L’amitié – Autrui (Aristote – Montaigne)

Synthèse sur l’unité 3 : Entre désir de solitude et désir d’aimer, en quoi peut-on dire qu’autrui est une autre partie de moi-même ?

 

Aristote, Ethique à Nicomaque, XVIII,3

Montaigne, Les Essais, livre Ier, Chp XXVIII.

Expliquer un texte c’est tenter de percer un mystère. C’est tenter de l’expliquer pour soi-même en faisant comme si on devait s’adresser à quelqu’un qui ne connaît ni le texte ni l’auteur. Il convient donc en ce sens de toujours resituer le contexte de l’extrait. Il peut s’agir du contexte du livre dont il est tiré, il peut s’agir du contexte de l’œuvre entière du philosophe ou du contexte intellectuel de l’époque. Quand on ne connait pas ces données, on essaie alors de le replacer dans le contexte du cours.

Le cours sur autrui a pour objectif de réfléchir à la question de la nature de notre relation à l’autre. Dans une époque marquée par les parcours individuels, le selfie, et la rationalité égoïste supposée et impliquée par la logique du marché, il peut paraitre intéressant de sortir de la logique de l’homo-economicus et de regarder ce que les anciens ou les écrivains ont pu soutenir sur la relation à autrui. Cette unité nous amène à nous interroger sur la notion de subjectivité en tant qu’elle participe d’une intersubjectivité.

L’amitié est une notion étrange, à la fois nous vivons avec elle, car nous avons des amis, mais elle résiste à la pensée philosophique justement parce qu’elle se vit d’abord, avant de pouvoir être pensée. Elle nous renvoie non pas à l’intellection d’un concept abstrait comme nous avons pu le faire dans l’unité consacrée à la conscience de soi, mais à la pensée d’un vécu dont il faudra rendre le sens philosophique après coup. Penser autrui, en d’autres termes, ce n’est pas seulement l’appréhender sous la forme du concept mais aussi sous des formes concrètes comme la solitude (l’absence d’autrui – Vendredi ou les limbes du Pacifique – Michel Tournier), l’amour ou la relation amoureuse (Le Banquet, Platon – le discours d’Aristophane), la séduction ou la conquête amoureuse (Don Juan – Molière) ou encore l’amitié (Les Essais, Montaigne – Ethique à Nicomaque, Aristote).

L’amitié chez Aristote n’est pas définie comme un élément superflu. Elle n’est ce plus qui rendrait la vie quotidienne plus agréable. Bien au contraire, chez Aristote, l’amitié est définie comme un bienabsolument indispensable : « est ce qu’il y a de plus nécessaire à la vie; car il n’est personne qui consentit à vivre privé d’amis, dût-il posséder tous les autres biens. En effet, c’est quand on possède des richesses considérables, des dignités, et même la puissance souveraine, que l’on sent principalement le besoin d’amis ; car à quoi servirait cette surabondance de biens et de pouvoir, si l’on n’y joignait la bienfaisance, qui s’exerce ou se pratique principalement à l’égard de nos amis, et qui mérite alors les plus justes louanges? » Aristote, au delà de la dimension économique (subvenir à ses besoins et à ceux de sa famille), au delà de la dimension biologique de l’existence (se reproduire) met la relation sociale au centre de l’existence. Parmi les types de relations sociales, l’amitié est la relation suprême car elle est celle qui permet de profiter réellement des bienfaits de l’existence. Par le partage, par la discussion, nos lectures, nos goûts, notre activité dans la société prend sens car on est capable d’en discuter et de partager. N’est ce pas la raison pour laquelle nous aimons simplement passer du temps avec un ami, ce temps n’est pas employé à faire quelque chose (préparer un contrat, préparer un achat, préparer une séquence d’un cours selon que l’on soit juriste, marchand ou professeur).

Seulement l’amitié n’est pas si simple à définir, comment rendre compte de ce plaisir qui semble t-il n’est utile à rien du tout si ce n’est d’augmenter le sentiment de plaisir que nous pouvons avoir à travers nos différentes activités sociales ? Aristote distingue en ce sens le bonl’agréable et l’utile et distinguera alors trois formes d’amitié, nous dirions aujourd’hui de liens sociaux. L’amitié fondée sur l’utile est une amitié qui n’existe que si l’intérêt subsiste. La relation entre un client et un marchand n’est pas hypocrite, elle est simplement conditionnée à l’existence d’un intérêt mutuel. Je n’entretiens une relation avec mon professeur tant que je reste à l’école, je n’entretiens une relation avec mon boulanger tant que j’ai besoin de pain, et que mon boulanger a besoin de vendre du pain. L’amitié fondée sur l’agréable est elle aussi liée à l’intérêt réciproque que nous pouvons avoir à donner ou obtenir du plaisir avec quelqu’un. Sitôt ce plaisir disparu, cette amitié disparaît.

La véritable amitié est donc selon Aristote une amitié qui est fondée sur la vertu car la vertu est le seul bien durable et véritable, le seul dont la possession entière nous satisfait en elle-même. Comment comprendre aujourd’hui cette idée qui semble s’exprimer dans un vocabulaire qui n’est plus le notre ? Pour Aristote, l’amitié véritable ne tend à faire du bien à son ami uniquement parce que nous désirons son propre bien. Je ne lui fais pas du bien pour autre chose, mais simplement pour lui faire du bien. A l’image d’un cercle qui se referme sur lui-même, l’amitié fondée sur la vertu est donc essentielle car elle n’a pas besoin d’un motif extérieur à elle même pour exister et pour persévérer. En ce sens, chez Aristote, l’amitié n’est pas nécessaire pour vivre au sens où manger est nécessaire pour régénérer et alimenter son corps. On peut vivre comme un ermite au fond d’une cave, isolé de tout, et satisfaire ses besoins biologiques et vivre. Mais est-ce bien vivre ? Que serait une vie si l’on n’avait pas quelqu’un pour partager ses lectures, ses découvertes, ses expériences, mais aussi quelqu’un vers qui se tourner dans les moments de doutes ou de déceptions ? L’amitié pour Aristote ne peut exister qu’entre deux personnes semblables, deux personnes qui librement, sans avoir de liens communs préalables, se choisissent et se désignent comme amis. L’amitié n’est donc ni l’amour (il y a un manque à combler dans l’amour), ni la relation père fils (qui est un lien non libre car imposé par la nature), ni la relation marchande (commandée uniquement par la satisfaction du besoin).

Montaigne, réinterprète cette idée aristotélicienne selon laquelle seules deux personnes éduquées, qui cherchent non seulement à vivre mais à vivre heureux, peuvent devenir amis. En ce sens, les amis doivent se ressembler. Se ressembler, cela ne veut pas dire être identique. Etre identique voudrait dire aimer le même auteur, aimer la même discipline. Etre semblable veut dire que même si l’on ne partage pas exactement la même culture, on partage au moins le même goût pour la culture et certaines pratiques (le sport, la pêche, la philosophie, etc.) On peut entre amis ne pas être d’accord sur tout (comme ce fut le cas entre Montaigne et la Boétie), mais on peut aimer les conversations que l’on avec son ami et dans lesquelles on manifeste des désaccords ou des différences de points de vue. C’est parce que les amis sont différents qu’ils peuvent être semblables. Ils ne partagent pas les mêmes idées, mais le même goût pour les idées. Il n’y a donc pas de hasards dans le fait d’être ami avec quelqu’un plutôt qu’avec un autre. Si je suis philosophe je ne pourrais pas me lier d’amitié avec quelqu’un qui n’aime que les idées toute faites, par contre je peux tomber en amitié avec quelqu’un qui n’est jamais d’accord avec moi. C’est peut être la raison pour laquelle la relation entre deux amis peut paraître si exclusive pour quelqu’un qui la regarderait de l’extérieur comme l’explique Montaigne : « nous nous trouvâmes si pris, si connus, si obligés entre nous, que rien dès lors ne nous fut si proche que l’un à l’autre » Les amis connaissent, eux-seuls, la nature particulière de leur relation qui exclut finalement autrui, le tiers de cette même relation.

On comprend aussi pourquoi alors Montaigne restitue cette amitié après la mort de La Boétie plus belle et parfaite qu’elle ne fut réellement. Quelque chose de beau n’est pas indispensable à la vie si par indispensable on entend ce qui nous préserve de la mort. Mais le beau est indispensable à la vie, si par indispensable nous entendons quelque chose qui nous rend digne, meilleur, et qui nous donne le sentiment que notre vie est accomplie, que nous pourrons accueillir la mort sans regret même si la vie nous fait parfois ressentir la tristesse. Il y a donc une esthétique de l’amitié, non pas comme un fard, une décoration jolie mais inutile, mais comme ce qui rend la vie digne d’être vécue.

Que ce soit donc chez Aristote ou chez Montaigne, l’amitié est donc bien plus que ce surplus agréable qui consiste à avoir quelqu’un qui me dépanne quand je suis dans la panade. La relation amicale, par ses conversations qu’elle suppose, par cette communauté de goût qu’elle implique, par les pratiquescommunes qu’elle exige fait que l’on finit par ne voir le monde que par ce prisme. Quand La Boétie meurt, Montaigne ne cesse de se demander dans les Essais ce que La Boétie aurait pensé de telle ou telle idée ou de tel ou tel événement. Si la perte d’un ami est donc irremplaçable elle montre aussi à quel point dans l’amitié, qui est une communauté, celle-ci incarne un désir d’altérité. C’est bien parce que nous ne sommes pas auto suffisant, seul en nous mêmes que nous avons besoin de cette surprise, de ce partage que nous trouvons dans la relation amicale. L’amitié ne rend pas la vie meilleure, elle rend la vie vivable.

En ce sens, des liens sont possibles entre les différents textes que nous avons étudiés dans cette unité. Le personnage qui nous paraît le plus solitaire est sans doute Don Juan. En étant constamment dans le rapport à l’autre dans l’acte de la séduction, nous nous rendons compte que seul Don Juan est finalement seul. Il possède cette force incroyable qui lui permet de vivre selon ses propres idées, de vivre sa philosophie jusqu’au bout, sans partager sa vision du monde avec un autre. Don Juan est quelqu’un qui a la force d’une personne « sur » voire « non » humaine. Aristophane en revanche permet bien de relier la relation amoureuse avec ce que nous avons dit avec l’amitié, car il présuppose bien cette idée que l’on est pas « un » si l’on est pas « deux ». En ce sens c’est tout le paradoxe de la subjectivité que nous avons soulevé ici, car il ne peut y avoir de sujet si ce sujet n’est pas dans une intersubjectivité. On ne peut achever ce que l’on est vraiment que dans le partage avec quelqu’un d’autre. L’altérité n’est pas une différence qui divise et sépare, l’altérité est ce moment nécessaire qui constitue ma propre unité.

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