Désir et Bonheur chez Hobbes.

Nous visons deux objectifs dans ce texte. Premièrement il s’agira de montrer comment les premiers chapitres du Léviathan qui portent sur l’origine de nos pensées, des mots et de la science s’articulent avec l’analyse du concept d’état de Nature. Le second objectif est de rappeler les fondements de l’état de nature chez Hobbes. Nous appuierons cette analyse sur l’étude du chapitre X et XI

Le tournant politique à l’intérieur de la première partie du Léviathan.

La première partie du Léviathan, intitulée “De l’Homme” est composée de 16 chapitres. Dans notre lecture, nous avons insisté sur

=> le chapitre 1 “De la Sensation” dans lequel Hobbes que l’origine de toutes nos pensées consiste dans la sensation et dans lequel il rappelle les principes matérialistes de sa pensée.

=> les chapitres 2 et 3 qui traitent spécifiquement de la pensée et de l’ordre de nos pensées.

=> le chapitre 4 qui traitent du langage et dans lequel Hobbes pose le principe de son nominalisme.

=> Le chapitre 5 traite de la science et dégage la possibilité de discriminer de façon certaine entre un discours faux, un discours vraisemblable et le discours vrai.

Il peut paraître étrange que le texte commence par des thèmes assez peu politiques en apparence dans un texte qui est connu pour jeter les fondements philosophiques de ce que l’on peut appeler l’Etat moderne. Pourtant Hobbes a clairement une stratégie dans cette première partie et le passage par l’analyse de la sensation, du langage et de la science n’est pas du tout anecdotique. En décrivant l’origine de nos pensées, la façon dont elles s’ordonnent en notre esprit, le fait qu’elles soient relier à des mots, Hobbes entend bien poser les fondements d’une science de l’Homme qui sera le point de départ de l’analyse philosophique de l’Etat.

Rappellons le texte d’introduction du Léviathan qui rend compte de ce lien entre la méthode géométrique, l’approche matérialiste et empiriste de Hobbes avec l’analyse de l’Etat et du fondement politique:

« La nature, qui est l’art pratiqué par Dieu pour fabri­quer le monde et le gouverner, est imitée par l’art de l’homme, qui peut, ici comme en beaucoup d’autres domaines, fabriquer un animal artificiel. Puisqu’en effet la vie n’est qu’un mouvement des membres, dont l’ori­gine est dans quelque partie interne, pourquoi ne pour­rait-on dire que tous les automates (ces machines mues par des ressorts et des roues comme dans une montre) ont une vie artificielle ? Car, qu’est-ce que le cœur, sinon un ressort, les nerfs, sinon autant de courroies et les articulations autant de roues, toutes choses qui, selon l’intention de l’artisan, impriment le mouvement à tout le corps ? Mais l’art va plus loin en imitant l’œuvre raisonnable et la plus excel­lente de la nature : l’homme. C’est l’art, en effet, qui crée ce grand LEVIATHAN, appelé RÉPUBLIQUE ou ÉTAT (CIVITAS en latin) qui n’est autre chose qu’un homme artificiel, quoique de stature et de force plus grandes que celles de l’homme naturel, pour la défense et la protection duquel il a été conçu. »

Hobbes dégage clairement un approche matérialiste de la politique. La comparaison entre le corps vivant et le corps politique justifie et légitime ce recours au mécansime (ici tout à fait similaire à celui de Descartes) pour penser l’ordre politique. Par conséquent ….

… les chapitres 1 à 9 s’intéressent essentiellement à la question de la connaissance. La question de la connaissance est chez Hobbes un thème lié à la question du langage.  Comment discriminer entre un discours vrai et un discours faux. Le chapitre 5 par exemple s’attachera à trouver un critère permettant de distinguer entre le faux et le vrai, entre un discours faux et un discours vrai. En faisant ainsi, Hobbes entend bien pouvoir condamner les discussions sans fin à propos de la nature humaine, discussions qui, selon lui, ont fondé les théories de l’Etat qui l’ont précédée. La méthode est bien empruntée à celle de la géométrie. En partant sur de faux axiomes, toute la démonstration d’un Aristote se trouve annihilée par des mauvais fondements desquels ne peuvent que découler des propositions fausses. Grace à la définition de la science donnée dans le chapitre 5, Hobbes va pouvoir entreprendre sérieusement dans le chapitre 6 une analyse des passions qui ne reposera pas sur des énoncés dépourvus de fondements.

Naissance de la science politique.

Etablir la possibilité d’une science politique signifie donner à la politique un caractère scientifique, un caractère de certitude et la sortir du domaine incertain de l’Histoire et de la compilation des expériences passées. C’est également sortir la politique du champ de la philosophie, mal fondée et souvent joliment construite mais sur des fondements qui ne correspondent pas à l’expérience que nous pouvons faire du comportement humain.

Si on est capable de comprendre la nature avec les mots, avec les phrases, avec les raisonnements comme Galilée ou Descartes l’ont fait, ne serait-on pas capable de comprendre la nature humaine elle même ? Si l’on est capable de comprendre la nature humaine peut être que l’on peut analyser les sociétés, en comprendre le mécanisme comme l’on comprend le mécanisme qui régit la chute des corps. Qu’est ce que l’on peut savoir de la nature humaine ? Qu’est ce qui est vrai à ce sujet et qu’est ce qui est de l’ordre de la fiction. Le chapitre 9 nous montre un tableau qui propose une classification des sciences. La philosophie (la science) peut être découpée en différente branche. C’est ce que l’on appelle une architectonique de la science. Au delà du détail, ce qui est important c’est que on a deux grandes branches :

 

  • 1) D’un coté la philosophie naturelle (qui est le nom donné au XVIIème siècle à la physique). Celle-ci se décline et se subdivise jusqu’à l’acoustique, la météorologie etc.
  • 2) De l’autre coté :  la politique ou la philosophie civile (sciences politiques ou science de l’Homme). Cette science n’étudiera pas les corps de la nature, mais un autre mouvement corporel que l’on appelle les passions humaines. L’analyse de ses passions permettra de penser l’ordre politique en s’appuyant sur une étude scientifique de l’Homme.

La mécanique des désirs.

A partir du chapitre 10 et jusqu’au chapitre 16, Hobbes va analyser les désirs humains (analyse qu’il commence néanmoins dans le chapitre 6). Il va analyser les passions.  L’analyse des passions est surprenante car elle ne procède pas d’une sorte de psychologie. Suivant sa méthode, Hobbes va analyser les différentes passions selon un langage très rigoureux, en appliquant la démarche des sciences qu’il a mis à jour dans les chapitres précédents.

L’amour de la vertu, l’amour des éloges, la haine, la confiance en soit, la vanité, l’ambition, la crédulité et la curiosité etc. sont analysées successivement. Elles sont classées entre les passions simples (l’amour et la haine) et les passions complexes (les honneurs, la gloire), entre celles qui s’accompagnent de sensation de plaisir comme la joie, ou celles qui s’accompagnent de douleur comme le Chagrin. Dans les chapitres 6, 10 et 11, Hobbes va montrer qu’en réalité, toutes ces passions en réalité ne découle que d’une seule passion : l’égoïsme. Par égoïsme il ne faut pas entendre une qualité morale, celle qui consiste à préférer soi-même avant de penser à autrui. L’égoïsme est une force, comme les forces animent les corps en mouvement dans la nature.

Nous obéissons tous à un désir de vivre et ce désir de vivre nous force à assurer notre propre puissance, notre propre sécurité. C’est ainsi que le chapitre 10 définit le concept de Puissance :“La puissance consiste en les moyens qu’un être humain possède pour acquérir dans l’avenir un bien”.

Hobbes distingue la puissance naturelle (intelligence, corps…) de la puissance instrumentale (tout ce qui découle de la science et de la technique que nous avons pu mettre en œuvre grâce au langage qui a permis la science.) N’importe quel être humain, par nature va chercher à accumuler le maximum de puissance non pas parce qu’il est assoiffé de pouvoir mais simplement parce que c’est le seul moyen d’assurer sa survie comme il est indiqué dans le chapitre 10 : » Je place au premier rang, à titre de penchant universel de tout le genre humain, un désir inquiet d’acquérir puissance après puissance, désir qui ne cesse seulement qu’à la mort »

On comprend alors rapidement vers quoi les concepts d’égoïsme et de puissance vont nous conduire comme indiqué dans le chapitre 10 :« la compétition pour les richesses, l’honneur, le commandement ou pour d’autres puissances conduit à la lutte, à l’hostilité et à la guerre ; il en est ainsi parce que pour satisfaire son désir, le moyen dont dispose un concurent est de tuer, de soumettre, de supplanter ou d’éliminer l’autre » . De la puissance même si l’on en a beaucoup, on doit admettre que l’on en a jamais suffisamment. On dit souvent que chez Hobbes telle qu’elle est conçue par Hobbes est une vie implacable. Hobbes dans un autre texte comparera la vie à une course, une course sans début et sans fin, dans laquelle chaque individu essaie de devancer ceux qui sont devant lui. On est presque dans la logique libérale du marché qui procède d’une compétition sans borne qui ne débouche jamais sur une suprématie définitive, même des entreprises les plus puissantes. La concurrence est violente et permanente.

“Power is my food. Combat is my sleep. Blood is my oxygen. Politics is my blood. Sleep is my enemy.My enemies are my food.”

House of cards.

Les chapitres10 et 11 préparent donc le chapitre 13 qui portera sur le concept d’état de Nature. Ce faisant, Hobbes opère une critique de la tradition philosophique. A la question : Qu’est ce que c’est d’être heureux ? Comment obtenir le bonheur ? Hobbes (emploie le terme de félicité) va totalement retourner les conceptions classiques du bonheur. Les grecs notamment, mais aussi certains de ses contemporains comme Descartes, pose l’idée que le bonheur est un achèvement, le moment où s’abolit le désir. Le bonheur est alors défini comme un état de repos, de quiétude, où l’âme se retrouve enfin en paix avec elle-même. Seulement on comprend vite que non seulement Hobbes ne partage pas cette vision du bonheur mais qu’il la rend strictement impossible. Le désir conduisant toujours à un autre désir, le désir de puissance ne pouvant jamais trouver une fin, on comprend alors que chez Hobbes le bonheur est plutôt un horizon qu’un réel objectif :« La félicité est une progression ininterrompue du désir allant d’un objet à un autre, de telle sorte que parvenir au premier n’est jamais que la voie menant au second. La cause en est que l’objet du désir d’un humain n’est pas de jouir une seule fois seulement, et pendant un instant, mais de ménager pour toujours la voie de son désir furtur ».  Il n’est pas possible d’être heureux car il n’est pas possible d’être en paix et de renoncer à accumuler de la puissance qui vise à notre propre préservation. Chez Hobbes, tout vainqueur n’est qu’un vainqueur temporaire, tout homme heureux ne l’est que parce qu’entre deux moments de tempêtes il y a toujours un instant de calme. La philosophie hobbesienne fait une critique radicale de la notion du bonheur parce que l’Homme n’a pas du tout les moyens d’être heureux (on est toujours dans la course et jamais être en paix avec ses désirs)