L’analyse politique du langage chez Hobbes

L’analyse du langage chez Hobbes occupe une place importante dans le Léviathan. Le chapitre 4 lui est consacré, mais on retrouvera tout au long du traité politique une analyse des différents types de discours et une critique des discours qui prétende dire le vrai et qui use de la métaphore. L’analyse du langage procédera chez Hobbes en trois temps.

 

Analyse du langage : comment définir –qu’est ce qu’une définition – comment déterminer la signification d’un mot ?

Tout d’abord, Hobbes, dans le chapitre 4, analysera ce qu’est un mot : « L’invention la plus sublime et la plus nécessaire entre toute reste celle de la parole qui consiste en noms, ou dénominations, et en leur connexion, par quoi les humains fixent leurs pensées, s’en souviennent quand elles sont passées et aussi les exposent les uns aux autres ». Par cette définition. Le mot sert à mettre un son et un nom pour chaque objet que l’on perçoit par l’intermédiaire de notre corps. Ce cheval, objet de perception peut être nommé et par ce processus de dénomination il vient accompagné l’image mentale que la perception de ce cheval a laissé en moi. Je peux ensuite m’en souvenir plus facilement et signifier ce à quoi je pense très facilement en prononçant le nom de cheval. Hobbes soulignera que les mots ont donc deux fonction essentielles : « les noms servent de marques ou de repères de mémoire. L’autre avantage est quand plusieurs utilisent les mêmes mots pour signifier les uns aux autres ce qu’ils conçoivent ou pensent de chaque chose ». La signification d’un mot dépend donc de l’image mentale à laquelle elle renvoie : le mot cheval évoque en mon esprit l’image d’un cheval. Je peux aussi me servir des mots pour qualifier les mouvements de mon propre corps. Ainsi, l’accélération du battement de mon cœur, la chaleur qui monte à mon visage, la tension qui s’inscrit dans mes muscles peut être appelée colère, exprimée elle peut servir à faire comprendre à la personne en face de moi qu’il vaut mieux ne pas insister. En procédant par cette analyse, Hobbes peut être rangé parmi les auteurs dits « nominalistes » car le mot n’est finalement qu’une sorte d’étiquette utile pour ranger, nommer, signifier les choses et les passions.

Un mot chez hobbes est donc définit par la perception particulière à laquelle il renvoie. A proprement parlé il ne devrait donc y avoir que des noms propres : »il n’y a rien d’universel dans le monde que les noms, car toutes les choses nommées sont, chacune d’entre elles, individuelles et singulières » (Chap.4). Néanmoins on ne peut pas donner un nom à chaque chose particulière que nous percevons. Hobbes pose donc la nécessité d’utiliser des mots généraux qui ne renvoient pas à un objet particulier mais à un ensemble d’objet que l’on va catégoriser de cette façon, ou un ensemble de qualités que l’on peut discerner à travers différentes catégories d’objet : « certains [noms] sont communs à plusieurs choses, tels que Homme, cheval, arbre, chacun d’eux, quoique n’étant qu’un nom, est néanmoins le nom de diverses choses particulieres. Eu égard à toutes ces choses prises ensemble, on appelle ces noms universaux« . Ces universaux recoupent tous les mots qui servent à désigner l’ensemble des coprs « matière », « corps », « mue », « immobile », « chaud » etc. on trouvera les qualités des corps tels que les couleurs, on y trouvera aussi des mots qui portent sur les mots, sur le langage tels que « interrogation », « général » « universel » affirmations » etc. Les universaux peuvent être légitimes car ils nous permettent de ne pas être prisonnier de la singularité des choses.

Le langage un outil épistémologique.

Cette analyse du langage n’est que la première étape d’une analyse plus profonde que Hobbes fait du langage. En effet, de l’analyse du langage Hobbes va élaborer tout une théorie de la connaissance et va pouvoir définir le vrai et le faux : « le vrai et le faux ne sont que des attributs de la parole, non des choses. Et là où il n’y a pas de parole il n’est ni vérité ni fausseté. » Ce cheval que j’observe sur la plage, qui court ruisselant, n’est ni vrai ni faux en lui-même, il est juste ce qu’il est. En revanche, si je rentre à la maison et que pour décrire ce que j’ai vu j’énonce : « ce cochon, mince et sec, qui remue le groin sur la plage » est un énoncé qui est faux si j’ai voulu raconter réellement ce que j’ai vu.

Charlie Chaplin, Le dicateur.

En effet, le discours prononcé produira chez autrui une toute autre image mentale que celle qui découle de ma propre observation. L’inadéquation entre la réalité perçue et le discours pour en rendre compte sera donc une fausseté. Plus encore, lorsque nous manipulons des mots plus complexes, comme les universaux (corps, lourdeur, légèreté, arbres, poissons, rouge etc.) nous pouvons faire aussi des erreurs de raisonnement. En effet, si chaque mot renvoie à une perception, la combinaison des mots en phrase, puis des phrases en discours peut produire des enchainements totalement erronés où les définitions sont mal utilisées (un pingouin est fabriqué avec du lait caillé et est disposé dans un petit pot que l’on mange avec une petite cuillère), où les phrases relient des idées qui n’ont rien à voir (j’ai mangé un yaourt et il s’est mis à pleuvoir, donc manger des yaourts fait pleuvoir), ou pire encore pour Hobbes, des phrases qui ne veulent rien dire (L’essence de Dieu est d’être impalpable –il est pure liberté).

Extrait des Elements, d’Euclide.

Grace à l’analyse que Hobbes a fournit du langage, en ayant expliqué ce qu’est une définition correcte et en ayant montré que l’enchainement des idées doit se faire selon la méthode de la géométrie qui enchainent théorèmes dans une chaîne de raisonnements : « quand on raisonne, on ne fait rien d’autre que concevoir une somme totale à partir de l’addition de sommes partielles ou concevoir un reste à partir de la soustraction d’une somme ou d’une autre somme ». Cette définition permet d’en construire trois autre (méthode géométrique) :  «si ce que l’on pensait se succéder ne succède pas, ou ce que l’on pensait probablement avoir succédé ne succède pas, ou ce que l’on pensait probablement avoir précédé n’a pas précédé, alors cela s’appelle une erreur ». « Quand nous raisonnons avec des mots ayant une signification générale et que nous parvenons à une déduction générale qui est fausse, […] il s’agit d’une absurdité ». Enfin, Hobbes appellera science le fait d’attribuer correctement les noms, d’aller correctement des noms à des assertions en respectant les règles de la logique, en enfin de relier ces assertions en discours correctement elles aussi reliées logiquement. Hobbes fait plus que proposer une définition de la science il donne aussi un outil pour s’assurer qu’un discours soit bien vrai et bien cohérent. La définition de la connaissance et de la science aura donc chez Hobbes une finalité politique.

Se méfier des métaphores et des discours fumeux.

« typically, a position will consist of the ownership of 30-35 S&P 100 stocks, most correlated to this index, the sale of out-of-the-money calls on the index and the purchase of out of the money puts on the index. The sale of the calls is designed to increase the rate of return, while allowing upward movement of the stock portfolio to the strike price of the calls. The puts, funded in large part by the sale of the calls, limit the portfolio downside” Voila clairement ce que l’on appelle du jargon, et voila clairement sur quel genre de discours l’analyse de Hobbes peut être efficace. On peut parfois se perdre dans un jargon qui est le sien, oublié que le langage sert à communiquer. On peut aussi volontairement rendre complexe un discours dans le but de perdre un auditoire et ainsi mieux le manipuler. Hobbes analyse le conflit de son époque comme un conflit où les discours illusionnent, agitent les âmes des individus, leur faisant croire à ce qui est faux ou à ce qui est absurde. Hobbes évoque même la possibilité que les rhéteurs se perdent eux-mêmes dans les discours, oubliant tout bon sens et toute raison. C’est le thème du « ghostly power », le pouvoir que les mots qui ne veulent rien dire, peuvent quand même avoir sur les individus. Maintenir la paix civile chez Hobbes requiert donc une épistémologie, une philosophie des sciences capables de donner les critères qui permettrait de vérifier la véracité d’un langage au delà de ses simples apparences de vérité.

Hobbes se méfiera particulièrement des discours qui utilisent les métaphores (c’est à dire qui détourne le sens originel des mots pour leur donner un sens métaphorique), les analogies (c’est à dire le fait de comparer deux grandeurs qui n’ont rien à voir mais qui donne une illusion de sagesse. J’ai trouvé sur ce blog, un internaute qui analyse les métaphores utilisées par les hommes politiques pendant la campagne de 2016 aux Etats-Unis telle que : “Our country is in serious trouble. We don’t have victories anymore. We used to have victories, but we don’t have them. When was the last time anybody saw us beating, let’s say, China in a trade deal? They kill us. I beat China all the time. All the time.” L’auteur du blog de préciser : quand a-t-on jamais battu les chinois, et que veut dire précisément ici le terme “battre” (étant donné qu’il ne s’agit pas d’un match sportif où l’on peut compter les points mais plutôt d’une concurrence politique, diplomatique etc. où il est toujours difficile de dire qui l’emporte et sur quels critères. Mais ce discours donne l’impression que les États-Unis sont en déclin, menacés par des adversaires ennemis dont il convient de se méfier. Or rien de cela n’est moins sur car cela ne repose sur aucun argument que l’on pourrait évaluer. Chaque politique en utilise, mais dans la perspective de Hobbes, on comprend que l’analyse du langage peut permettre de faire le tri entre des discours acceptable et des discours qui pourraient bien davantage agiter les passions plutôt que de produire une analyse dela situation.

Donald Trump: Streetball Rhetoric