Le contrat social chez Hobbes

Nous étudierons dans ce cours le passage de l’état de Nature à l’état civil chez Hobbes. Le Chapitre XVII sera analysé dans ces grandes lignes et nous pourrons poser les fondements de la philosophie politique de Hobbes et de sa définition de l’Etat.

La peur et l’état de Nature.

Nous  avons vu qu’à l’issue du chapitre XIII consacré à l’analyse de la situation de l’homme placé dans l’état de nature, nous arrivons dans une situation où la peur va l’emporter sur l’espoir de pouvoir assurer sa propre sécurité. L’Homme vit dans une insécurité totale et va éprouver le besoin de garantir ses biens et l’intégrité de sa personne. Le problème est de savoir comment faire.

Une des caractéristiques de l’état de Nature nous l’avons dit est qu’il n’est pas possible de compter sur une puissance supérieure, extérieure car il n’y a ni police, ni loi, l’Homme est absolument libre. On parlera de droit de Nature, concept défini dans le chapitre XIV : “Le DROIT DE NATURE, que les auteurs nomment couramment jus naturale, est la liberté que chaque homme a d’user de son propre pouvoir pour la préservation de sa propre nature, c’est-à-dire de sa propre vie; et, par conséquent, de faire tout ce qu’il concevra, selon son jugement et sa raison propres, être le meilleur moyen pour cela” Ce Droit de nature est la conséquence de la liberté naturelle qui caractérise l’état de nature. N’étant soumis à aucune loi l’homme est absolument libre de faire ce que bon lui semble, entendons par là absolument libre de faire tout ce qu’il est en sa puissance de faire! Je peux bien vouloir voler dans les airs, je n’ai pas les moyens de le faire, je peux en revanche bruler la maison de mon voisin pour me venger, cela j’en suis capable : « Par LIBERTÉ, j’entends, selon la signification propre du mot, l’absence d’obstacles extérieurs, lesquels obstacles peuvent souvent enlever une part du pouvoir d’un homme pour faire ce qu’il voudrait, mais ne peuvent pas l’empêcher d’user du pouvoir restant, selon ce que son jugement et sa raison lui dicteront. »

Le danger permanent.

Le problème de l’état de nature est donc bien une fâcheuse combinaison entre l’impossibilité d’échapper à son désir, la liberté presque totale dont l’homme est pourvu et l’égalité entre les hommes qui empêche quiconque de pouvoir contrer durablement l’action des autres hommes. Cette combinaison produit l’état de guerre: « En effet, sans la terreur d’une puissance quelconque, qui est cause de ce qu’elles sont observées, les lois de Nature (Justice, équité, humilité, clémence et en somme, faire aux autres ce que nous voudrions qui nous fût fait) sont, par elle-mêmes, contraires aux passions naturelles, lesquelles nous porte à la partialité, à la vanité, à la vengeance et ainsi de suite ».

L’Homme va donc commencer par envisager un calcul : est-il préférable d’être constamment menacé, soumis à la peur, de ne jamais pouvoir assurer ma propre protection mais de rester libre ou bien de renoncer à une partie de ma liberté, mais en échange d’obtenir la paix, l’absence d’inquiétude et donc de gagner la sécurité ? Hobbes on le sent a déjà la réponse à ce problème, et cette réponse sera formulée dans la deuxième partie du Léviathan, dans le chapitre XVII :  « La cause finale, la fin, ou l’intention des hommes (qui aiment naturellement la liberté et la domination [exercée] sur les autres), quand ils établissent pour eux-mêmes cette restriction dans laquelle nous les voyons vivre dans les Républiques, est la prévision de leur propre préservation, et, par là, d’une vie plus satisfaisante; c’est-à-dire [qu’ils prévoient] de s’arracher de ce misérable état de guerre qui est la conséquence nécessaire, comme il a été montré, des passions naturelles des hommes quand n’existe aucun pouvoir visible pour les maintenir” dans la peur, et les lier, par crainte de la punition, à l’exécution des conventions qu’ils ont faites, et à l’observation de ces lois de nature exposées aux chapitres quatorze et quinze. »

Le contrat social.

La solution Hobbesienne face à ce dilemme est la solution qu’incarne le contrat social. Les hommes vont vouloir renoncer à une partie de leur sécurité si en échange ils gagnent en sécurité. Ils vont décider d’échanger leur liberté naturelle pour gagner la sécurité. Ils échangeront cette liberté avec une autorité qui détiendra la force et qui détiendra la puissance de faire respecter le pacte social. Je perds la liberté naturelle mais je gagnerai la sécurité, je perdrai la liberté naturelle mais je gagnerai une liberté civile. La liberté naturelle est absolue, totale, elle ne m’interdit aucun moyen, la liberté civile s’arrêtera là ou commence la sécurité des autres.

La raison va donc faire un calcul pour déterminer où est vraiment mon intérêt et va faire apparaître la nécessité de garantir ma sécurité «  que l’on consente, quand les autres y consentent aussi, à se dessaisir, dans toute la mesure que l’on pensera que cela est nécessaire à la paix et sa propres défense du droit que l’on a sur toute chose ; et qu’on se contente d’autant de liberté à l’égard des autres qu’on en concéderait aux autres à l’égard de soi-même ». Ce moment précis est le moment du pacte social, c’est le moment du contrat c’est a dire « la transmission mutuelle de droit ». Ce pacte doit être mutuel et total, il doit concerner tous les individus :

a) Je consens au pacte si les autres y consentent aussi. Je ne me prive de mon droit que si les autres s’en prive également. Je me dessaisi de mon droit.

b) Ce droit de faire tout sur toute chose est transmis à quelqu’un d’autre. Et je le transmet a quelqu’un d’autre pour en récupérer une autre forme de la liberté, une liberté civile garantie par un droit civil.

c)  Cette personne à qui je transmets ma liberté naturelle a donc une mission, elle est elle aussi tenue par le contrat qui a pour but de me procurer la sécurité. Chez Hobbes le droit de la fin donne le droit aux moyens.

Nous avons à ce moment là précis du Léviathan constitué cet Homme géant que l’on voyait apparaître dans le frontispis. Cet Homme géant, s’appellera République, Etat, il est le souverain et détient l’autorité supérieure qu’il tire du pacte social.

Les hommes par la convention se donne donc le moyen de fonder le Léviathan

« La seule façon d’ériger un tel pouvoir commun, qui puisse être capable de défendre les hommes de l’invasion des étrangers, et des torts qu’ils peuvent se faire les uns aux autres, et par là assurer leur sécurité de telle sorte que, par leur propre industrie et par les fruits de la terre, ils puissent se nourrir et vivre satisfaits, est de rassembler tout leur pouvoir et toute leur force sur un seul homme, ou sur une seule assemblée d’hommes, qui puisse réduire toutes leurs volontés, à la majorité des voix, à une seule volonté; autant dire, désigner un homme, ou une assemblée d’hommes, pour tenir le rôle de leur personne; et que chacun reconnaisse comme sien (qu’il reconnaisse être l’auteur de) tout ce que celui qui ainsi tient le rôle de sa personne fera, ou fera faire, dans ces choses qui concernent la paix et la sécurité communes; que tous, en cela, soumettent leurs volontés d’individu à sa volonté, et leurs jugements à son jugement. C’est plus que consentir ou s’accorder : c’est une unité réelle de tous en une seule et même personne, réalisée par une convention de chacun avec chacun, de telle manière que c’est comme si chacun devait dire à chacun : J’autorise cet homme, ou cette assemblée d’hommes, j’abandonne mon droit de me gouverner à cet homme, ou à cette assemblée, à cette condition que tu lui abandonnes ton droit, et autorise toutes ses actions de la même manière. Cela fait, la multitude ainsi unie en une seule personne est appelée une RÉPUBLIQUE, en latin CIVITAS. C’est là la génération de ce grand LÉVIATHAN, ou plutôt, pour parler avec plus de déférence, de ce dieu mortel à qui nous devons, sous le Dieu immortel, notre paix et notre protection. Car, par cette autorité, qui lui est donnée par chaque particulier de la République, il a l’usage d’un si grand pouvoir et d’une si grande force rassemblés en lui que, par la terreur qu’ils inspirent, il est à même de façonner les volontés de tous, pour la paix à l’intérieur, et l’aide mutuelle contre les ennemis à l’extérieur. Et en lui réside l’essence de la République qui, pour la définir, est : une personne unique, en tant que ses actes sont les actes dont les individus d’une grande multitude, par des conventions mutuelles passées l’un avec l’autre, se sont faits chacun l’auteur, afin qu’elle puisse user de la force et des moyens de tous comme elle le jugera utile pour leur paix et leur commune protection.

Et celui qui a cette personne en dépôt est appelé SOUVERAIN, et est dit avoir le pouvoir souverain. Tout autre individu est son SUJET. »

La raison d’Etat

Les hommes sont livrés à eux mêmes courent à leur propre perte. Les hommes ne sont pas capables d’user de ce droit naturel, car les hommes sont déraisonnables et dominés par l’amour propre. L’Etat est donc une question de survie, c’est la raison dernière. Les raisons de L’Etat sont donc supérieures à celles de ma personne car ce n’est pas directement grâce à moi même que je suis capable de survivre, c’est bien au contraire grâce à mon union avec autrui. Il faut le comprendre comme ce qui justifie la création de la puissance publique. La Raison d’Etat est la raison d’être du Contrat Social c’est à dire ce qui le justifie et non pas seulement ce qui l’explique. C’est ce qui fait que L’Etat a raison d’agir de telle ou telle manière, c’est ce qui fait que l’on comprend la genèse de L’état et le rend légitime légitime. Dans la théorie de Hobbes l’Etat est une nécessité.

L’Etat souverain ne doit pas être une dictature, l’Etat n’a rien à voir avec le despotisme, il ne s’agit pas d’imposer un pouvoir qui fait peur, il s’agit d’instaurer un pouvoir puissant, dont en fait, par représentation, je suis le membre et qui a pour but d’abolir la peur et l’insécurité qui régnait dans l’état de nature. Pour ce faire, l’Etat il est vrai, dispose de la loi (qui restreint ma liberté et m’empêche de faire seulement ce que bon me semble) et il dispose des pouvoir de la police pour contraindre celui qui remettrait en cause le pacte social ainsi que du pouvoir de l’armée pour anéantir celui qui de l’extérieur (puissance étrangère) voudrait remettre en cause la sécurité. La police ne peut cependant pas agir arbitrairement, elle agit selon la loi, car la loi a pour objectif d’assurer la sécurité de mes biens et de ma personne. Ainsi il y a une différence fondamentale entre vouloir arrêter quelqu’un parce qu’il est de telle ou telle religion par exemple (arbitraire) et arrêter quelqu’un qui a commis des attentats. Dans le premier cas ce n’est pas légitime et donc contraire à la loi, car pratiquer une religion qui ne remet pas en cause la sécurité publique relève de l’espace privé. Dans le second cas, l’Etat à le pouvoir d’arrestation, d’emprisonnement voir de vie et de mort, car cet individu attaque le fondement même du contrat social. On parlera d’Etat absolutiste chez Hobbes mais pas d’un Etat despotique car le droit de punir que l’Etat a ne se justifie que si la sécurité publique est mise en cause.

Absolutisme Despotisme
légitimité par rapport au peuple, le peuple constitue l’Etat le tyran s’impose au peuple, le tyran est au dessus du peuple
la raison mère de cet forme d’Etat le désir
si on sort du droit c’est pour rétablir le droit il n’y a pas de droit, tout change selon le désir du tyran
sécurité insécurité, arbitraire des décisions
souverain tyran ou despote
Raison d’Etat pas de raison d’Etat car pas d’Etat

Les raisons de l’Etat dont supérieures à celle de l’individu, cela veut donc dire que lorsque l’Etat est en danger de disparition, lorsqu‘il est attaqué, alors il a le droit d’utiliser la force et il a même le droit de sortir du droit pour user de cette force pour se préserver lui même. En France c’est ce que l’on appelle l’Etat d’urgence. L’Etat accorde des pouvoirs exceptionnels et élargi à la Police dans la mesure où la Nation et la sécurité est attaqué en son cœur. Cet Etat d’urgence cependant, et Hobbes en serait d’accord, est possible parce qu’il y a une menace réelle, pour un temps limité, et la légitimité de ces mesures exceptionnelles est confirmée par un vote auprès du parlement.