L’état de Nature chez Hobbes

Dans ce passage nous étudierons le concept hobbesien d’état de Nature. Cette analyse se place dans la prolongement des concepts analysés dans le partie Désirs et Bonheur chez Hobbes. Cette fois-ci, nous n’insterons pas sur la mécanique des passions préalablement décrite, mais sur les conséquences de celle-ci. Comment l’Homme peut-il vivre dans une société ou le désir ne rencontre aucun autre obstacle que le désir d’autrui?


L’état de Nature est décrit par Hobbes dans le livre XIII du Léviathan, il s’agit d’un chapitre clef et incontournable. Avant d’en analyser l’argumentation, il convient de bien rappeler que chez Hobbes, l’état de Nature n’est pas un état que l’on va décrire hors de tout contexte. L’état de nature est la conséquences des forces (j’insiste sur l’usage scientifique de ce terme) qui sont à l’œuvre à travers la nature humaine. C’est bien par un jeu mécanique que l’Homme va se retrouver dans cet état de Nature.

Qu’est ce que l’état de nature ? Il s’agit d’une situation hypothétique qui décrirait la vie de l’Homme avant l’émergence d’un Etat civil. Que serait une société si elle n’était pas régit par des lois placées sous l’autorité de la police et du juge ? Est ce que l’homme par ses propres moyens sans la protection de l’Etat pourrait atteindre un état de paix et de sécurité ? C’est à ces questions que le chapitre XIII va répondre. Hobbes soutiendra la thèse suivante, l’état de Nature n’est pas vivable, il ne peut déboucher que sur la guerre de tous contre tous.

Pour arriver à cette thèse Hobbes va reprendre des éléments de son anthropologie (analyse de l’Homme) déjà évoqués dans le chapitre X et XI pour les combiner à un troisième terme qui lui sera introduit dans le chapitre XIII.

Rappels sur la mécanique des désirs. On rappellera que le désir chez Hobbes est d’abord un mouvement. Il existe dans notre corps des mouvements que nous ne percevons pas : « ces commencements ténus du mouvement, à l’intérieur du corps humain, avant qu’ils n’apparaissent dans l’action de marcher, de parler, de frapper et dans les autres actions visibles, sont couramment appeler EFFORT » (chap. 6) Toujours plus loin, le Désir sera définit par rapport à la notion d’effort : « Quand cet effort est orienté vers quelque chose qui en est la cause, est appelé APPETIT ou DESIR ». Le Désir est donc un mouvement, analysable donc selon les termes de la mécanique classique, tel que le sont les mouvements des corps de na nature à travers les lois du mouvement. Le Désir est donc une force, qui une fois mis en mouvement ne s’arrêtera pas de lui même (principe du principe d’inertie évoqué dans le Chap. 2). On constate donc que les principes mécanistes évoqués dans l’Introduction du Léviathan, sont réellement mis en œuvre : les désirs humains feront l’objet d’une physique, s’analyseront selon les principes matérialistes d’une physique des corps.

Conséquence de cette mécanique. L’Homme chez Hobbes n’est pas un être rationnel il est définit par son désir. L’homme est un être calculateur et la RAISON « n’est rien que le calcul (autrement dit l’addition et la soustraction) des conséquences des noms généraux acceptés pour consigner et signifier nos pensées. » Homme ne croit pas que la raison soit capable de détermines des fins raisonnables pour notre action, il ne croit pas qu’elle soit capable de modérer le désir de l’homme. La Raison chez Hobbes c’est la capacité à déterminer des moyens en vue de parvenir à calculer les moyens de parvenir à réaliser un objectif. Le désir est donc le seul motif de nos actions, la seule cause du mouvement qui nous fait tendre vers tel ou tel bien. Le désir ne pouvant pas être raisonné, ne pouvant être modéré par la raison, si deux hommes désirs la même chose il y aura un choc, une confrontation, un conflit, et celui qui aura accumulé le plus de puissance sera en mesure de l’emporter.

L ‘égalité est le troisième terme de notre équation. Ce concept est annoncé au début du chapitre XIII : « la nature a fait si égaux les humains quand aux facultés du corps et de l’esprit que, bien qu’il soit parfois possible d’en trouver un dont il est manifeste qu’il a plus de force dans le corps, ou de rapidité d’esprit qu’un autre, il n’en reste pas moins que, tout est bien pesé, la différence entre les deux n’est pas à ce point considérable que l’un deux peut s’en prévaloir et obtenir un profit quelconque pour lui-même auquel l’autre ne pourrait prétendre aussi bien que lui. » Il y a ici un paradoxe, Hobbes reconnaît deux thèses qui paraissent contradictoires. Les hommes sont foncièrement inégaux, les uns sont intelligents, les autres ne le sont pas, les uns sont beaux et dotés du pouvoir de séduction, les autres sont faibles d’esprit, lent à réfléchir, certains manipulent le langage d’autres non etc. Il est clair que parmi les hommes certains ont plus de puissance que d’autres. Néanmoins, la condition humaine nous condamne malgré ces inégalités à être égaux, car la différence entre le plus fort et le faible n’est jamais à ce point différente que l’un peut assurer une domination totale et définitive sur les autres hommes. En d’autres termes, même le plus fort à toujours à craindre du plus faible, même le plus puissant peut voir sa puissance contrecarrée par la ruse, par des alliances, par la force des faibles. Ce point est très important.

La lutte pour sa propre préservation.

Les hommes sont constitués d’un désir qui ne connaît jamais de bornes ou de limites, il n’est pas contrôlable par la raison. Les hommes sont égaux, dans la rivalité sur un objet de désir, certains vont réussir à accumuler davantage de puissance que d’autres, mais jamais au point de pouvoir assurer leur sécurité et le maintien de leur puissance de façon définitive. Ces trois ingrédients vont provoquer une situation peu tenable pour tous les individus : « Si deux humains désirent la même chose, dont il ne peuvent cependant jouir l’un de l’autre, ils deviennent ennemis et, pour parvenir à leur fin (qui est principalement leur propre conservation et parfois seulement leur jouissance), ils s’efforcent des’éliminer ou de s’assujettir l’un l’autre ».

Le règne de la défiance.

La vie sociale va vite devenir un enfer, la compétition va régner à tous les étages de la société, et la vie va être dominée par le sentiment d’inquiétude, de peur et d’angoisse. Hobbes décrit la non pas les conséquences de la méchanceté des hommes mais les conséquences de la logique de la lutte pour assurer sa propre préservation : « A cause de cette défiance, de l’un envers l’autre, un homme n’a pas d’autres moyen aussi raisonnable que l’anticipation pour se mettre en sécurité, autrement dit se rendre maître, par la force et les ruses, de la personne du plus grand nombre possible de gens, aussi longtemps qu’il ne verra d’autres puissance assez grande pour le mettre en danger ». Il n’y a donc aucun plaisir à vivre en société chez Hobbes, la vie sociale se révèle être davantage une catastrophe pour l’Homme, conséquence de sa propre nature.

Définition de la guerre.

Cet état des choses, ce rapport de force, c’est ce que Hobbes appelle l’état de Nature, l’état de guerre de tous contre tous : « Par cela, il est manifeste que pendant ce temps où les humains vivent sans qu’une puissance commune ne leur impose à tous un respect mêlé d’effroi, leur condition est ce que l’on appelle la guerre ; et celle-ci est telle qu’elle est une guerre de chacun contre chacun ». Cette guerre n’est pas une guerre effective, mais un état de tension entre les individus : « La GUERRE ne consiste pas seulement dans la bataille ou dans l’acte de combattre, mais dans cet espace de temps pendant lequel la volonté d’en découdre par un combat est suffisamment connue […] tout autre temps est la PAIX » C’est donc la peur qui règne dans l’état de nature, peur qui découle de l’incapacité de chacun, quelque soit sa puissance, d’assurer sa propre sécurité.

Conséquences désastreuses pour l’Homme.

Les conséquences pour l’Hommes sont catastrophiques.

1) Premièrement l’Homme n’acceptera de vivre en société que par la contrainte, sans aucun plaisir : « Les humains n’épriouvent aucun plaisir (mais plutôt un grand déplaisir) à demeurer en présence les uns des autres s’il n’y a pas de puissance capable de les tenir tous en respect ».

2) Cet état ne découle pas d’un vice ou d’une nature foncièrement méchante des Hommes, mais est plutôt découle logiquement de lutte pour la survie : « Les désirs et les autres passions humaines ne sont pas en eux-mêmes des péchés. Pas plus que ne le sont les actions engendrées par les passions ». La perspectives de Hobbes est bien de mener une analyse froide de cette état de Nature. Il ne s’agit pas d’adopter un point de vue moral, jugeant, surplombant sur le fait que la vie dans l’état de Nature est invivable. La morale ne sera de toute façon pas une solution retenue par Hobbes qui s’intéressera plutôt à une solution politique. l’idée n’est pas de changer les désirs humains (ce qui serait absurde) mais de trouver un équilibre grâce auquel les désirs humains ne conduiraient plus à cet état de guerre de tous contre tous.

3) Dans l’état de Nature il n’y aura ni justice ni injustice, seulement des rapports de puissance : « Les Notions du bon et du mauvais, du juste et de l’injuste n’ont pas leur place ici. Là où n’existe aucune puissance commune, il n’y a pas de loi ; là où il ‘y a pas de loi, rien n’est injuste ». Hobbes précise également que dans l’état de Nature, puisqu’il n’y a pas de droit, il n’y a pas non plus de propriété privée.

Sortir de l’état de Nature.

L’insécurité est la situation de l’état de nature, la menace que représente autrui à chaque instant en fait un état invivable. Il y aura une logique qui permettra alors de sortir de cet état de nature : « les passions qui poussent les humains à la paix sont la peur de la mort, le désir des choses nécessaires à une existence confortable et l’espoir de les obtenir par leur activité ». Il y a donc pour Hobbes un moyen de sortir de l’état de nature et d’une vie régit par l’angoisse de perdre ses biens ou de mourir, cette solution sera proposée par la raison.