Marx, Le matérialisme historique

De Hegel à Marx, Le sens de l’Histoire.

Notions centrales : L’Histoire, la Conscience

Notions connexes : Le Travail, la Technique, L’Etat.

Hegel

La philosophie de Hegel à travers l’étude d’un extrait de La raison dans l’Histoire, l’idée selon laquelle le cours de l’histoire* au delà du hasard apparent semblait tendre vers un but, une finalité secrète qui parcours les action humaines. L’idée hégélienne est celle de l’objectivation. La liberté* humaine ne peut se satisfaire d’être un pur contenu intérieur.

Elle doit d’abord prendre conscience* d’elle même (le moment cartésien par exemple). Une fois que la liberté se connait comme liberté, elle peut chercher à s’actualiser. Cela peut paraître étrange car nous parlons de la liberté comme d’une personne qui agirait de son propre chef. Il n’en est rien ce sont bien les hommes, qui chez Hegel font l’histoire. Mais en agissant ils actualisent des Idées et des concepts qui secrètement guident leurs pas. La Raison* n’est pas en ce sens une simple faculté, capable de calculer, la Raison poursuit des buts qui sont les siens. C’est le thème de la «ruse de la raison». Derrière les actions conscientes des hommes, les individus réalisent des buts qui leur échappent. Les hommes sont à la fois les auteurs de l’histoire comme ils n’en sont pas les auteurs, en réalité en poursuivant leurs buts particuliers, individuels, souvent égoïstes, ils réalisent des buts bien plus grands. Les «grands hommes» ces être animés des passions les plus puissantes et les plus exceptionnelles, actualisent ce sens de l’histoire à travers leurs actions. Ils réalisent les buts rationnels. Il ne s’agit pas ici du retour de la providence dans le sens où la providence est la volonté d’un Dieu extérieur et transcendant qui inscrit ses volontés dans le cours des choses. Ici, la raison est le processus historique lui même qui se déploie, s’actualise et se réalise. L’homme n’est qu’une petite partie d’un processus qui bien souvent le dépasse et dont il n’a pas toujours conscience. Le rôle de la philosophie est alors pour Hegel de penser après coup ces transformations historique qui obéissent à l’actualisation des Idées. En ce sens la révolution Française n’est pas le fruit d’un hasard, elle est la conséquence d’une évolution des idées de liberté, des successives prises de conscience qui conduisent à un moment donné à l’objectivation concrète de cette Idée abstraite qu’est la liberté. La liberté ne sera plus intérieure, elle se traduira par une lutte, par l’instauration d’une république, sur des droits écrit comme la DDHC de 1789.

Marx hégélien.

Cette idée de l’histoire comme déploiement d’un sens va être repris par un grand lecteur de Hegel qu’est Karl Marx. Marx est un philosophe, un économiste, un sociologue très connu pour être l’instigateur de ce grand courant politique du XX siècle qu’est le Marxisme. C’est un auteur que tout le monde n’aime pas citer et dont le nom constitue même chez certain politique une insulte. Le fait d’être taxé de marxiste revenant à être assimilé à être un stalinien. Pourtant, au delà de ces caricatures, la philosophie de Marx est importante car elle est riche, complexe et multiple, elle a inspiré de nombreux philosophes et courants de pensée. Elle nous intéressera dans cette partie du cours car la philosophie de Marx est une philosophie de l’Histoire.

Marx est un lecteur de Hegel, il est également un de ces grands critiques. Pour Hegel, nous l’avons évoqué ce sont les idées qui gouvernent le monde. L’Histoire c’est le processus d’objectivation des Idées. C’est le déploiement historique de la raison, dont les individus ne sont que des petites parcelles. Marx va reprendre cette idée que l’Histoire suit une logique, que l’histoire possède un certain sens. Pourtant Marx ne va pas forcément croire à l’idée que le déploiement de l’Histoire aille vers un progrès (c’est à dire vers un meilleur). Surtout, Marx va inverser le rapport hégélien entre l’Idée et le réel. Si pour Hegel les Idées façonnent le réel, pour Marx c’est le réel qui façonne les Idées. Cette thèse est une thèse matérialiste, c’est à dire qu’elle met l’accent sur la matière en montrant comment cette matière produit des idées intellectuelles, artistiques, culturelles. Reste à savoir ce qu’est le réel pour Marx : c’est l’histoire. On appellera cette thèse : le matérialisme historique. Voila quelque chose de bien étrange comment l’histoire pourrait être de la matière ? La matière n’est-elle pas composée d’atomes et de molécules ?

 

Dans l’idéologie Allemande (1848) Marx et Engels vont expliquer que l’homme d’une certaine manière est un animal. On peut toujours dire que l’homme se distingue de l’animal parce qu’il possède le rire, la conscience, la religion et tout ce que l’on voudra, il n’en demeure pas moins que l’homme a besoin de manger de boire et de produire les moyens de sa propre subsistance. Chez l’animal, cette charge a été confiée à l’instinct qui dicte le comportement à l’animal et lui autorise de survivre. Pourquoi l’Homme en ce sens n’est pas un être purement instinctif, cela n’est pas notre problème. L’homme satisfait ses besoins en utilisant la technique, des outil, et très rapidement l’Homme parvient à construire un système de production relativement complexe. Pensons aux Choppers, des galets tranchants retrouvés en Afrique et qui ont 2.3 à 2.6 millions d’années.

La technique c’est chez Marx ce qui permet à l’homme de transformer la nature. La technique lui permet de plier la nature à la satisfaction de ses propres besoins. Mais la où réside le tour de force de l’analyse de Marx c’est de comprendre que la technique n’est pas extérieure à l’homme, elle en est son propre prolongement. En d’autres termes et créant un mode de production[1], l’homme va créer des rapports sociaux[2] qui eux même généreront des nouveaux besoins appelant de nouvelles techniques afin d’être satisfaits : «En produisant leurs moyens d’existence, les hommes produisent indirectement leur vie matérielle elle-même.» Or précise Marx : «La façon dont les individus manifestent leur vie reflète très exactement ce qu’ils sont. Ce qu’ils sont coïncide donc avec leur production, aussi bien avec ce qu’ils produisent qu’avec la façon dont ils le produisent. Ce que sont les individus dépend donc des conditions matérielles de leur production». Voila ce qu’est le matérialisme historique. Il consiste à affirmer que l’homme n’est pas d’abord structuré par des idées. L’homme n’est pas un être abstrait, il possède un corps qui appelle une satisfaction de ses besoins. Cette satisfaction va déboucher sur un mode de production qui va alors conditionner l’existence humaine. La matière c’est l’Histoire, l’histoire des modes de production. La façon dont l’homme produit va constituer la manière dont il pense, dont il sent, dont il va développer des idées, des religions, des système politique. Dans L’idéologie Allemande Marx va se risquer à l’élaboration d’une relecture historique des différents modes de production. Cette histoire des modes de production va être réalisée autour de deux concepts fondamentaux ou deux questions fondamentales :

1) Comment d’organise la propriété ?

2) Comment s’opère la division du travail.

La question de la propriété (qui n’est pas d’abord privée) va être la question de savoir comment les hommes s’approprient les richesses produites par le travail et la technique. La question de la division du travail est une vieille question que Marx va repiquer aux économistes classiques comme Smith et Ricardo. A partir du moment où la production est sociale, la société va opérer une division sociale des tâches (entre les jeunes et les vieux, entre les hommes et les femmes, entre les dominés et les dominants par exemple). Cette division du travail va être un concept central dans L’idéologie Allemande, car de cette division va découler des rapports sociaux et donc des rapports de classes.

Forme de propriété Mode de production Degré dans la division du travail Structure sociale
La tribu Chasse,pêche, l’élevage du bétail ou, à la rigueur, de l’agriculture très peu développée extension de la famille: chefs de la tribu patriarcale Esclavage
La propriété communale propriété communale, la propriété privée, forme anormale et subordonnée à la propriété communale

Ce n’est que collectivement que les citoyens exercent leur pouvoir sur leurs esclaves qui travaillent

La division du travail plus poussée.

opposition entre la ville et la campagne

opposition entre les États qui représentent l’intérêt des villes et ceux qui représentent l’intérêt des campagnes

à l’intérieur des villes elles-mêmes, l’opposition entre le commerce maritime et l’industrie.

Réunion de plusieurs tribus en une seule ville, par contrat ou par conquête, et dans laquelle l’esclavage subsiste
La propriété féodale / société d’ordre. Plus d’esclaves mais petits paysans asservis qui constitue la classe productive

La structure hiérarchique de la propriété foncière et la suzeraineté militaire va de paire

Opposition entre la ville (corporation naissance de la bourgeoisie) et la campagne (vassalité et petits seigneurs)  Féodalité

Résumons nous. Marx est un auteur qui défend la thèse du matérialisme historique. Le matérialisme historique c’est l’idée qu’en satisfaisant ses besoin, en organisant la production l’homme créé des rapports sociaux qui vont façonner ses idées les plus abstraites. En ce sens les idées les plus intellectuelles sont la conséquence de l’organisation productive. A partir de l’analyse de ses rapports de production l’Histoire se façonne, les lois historiques ne sont que les lois qui émergent de ses rapport de production : «La production des idées, des représentations et de la conscience est d’abord directement et intimement mêlée à l’activité matérielle et au commerce matériel des hommes, elle est le langage de la vie réelle. Les représentations, la pensée, le commerce intellectuel des hommes apparaissent ici encore comme l’émanation directe de leur comportement matériel.» Marx est tout aussi explicite : «on ne part pas de ce que les hommes disent, s’imaginent, se représentent, ni non plus de ce qu’ils sont dans les paroles, la pensée, l’imagination et la représentation d’autrui, pour aboutir ensuite aux hommes en chair et en os; non, on part des hommes dans leur activité réelle, c’est à partir de leur processus de vie réel que l’on représente aussi le développement des reflets et des échos idéologiques de ce processus vital. Et même les fantasmagories dans le cerveau humain sont des sublimations résultant nécessairement du processus de leur vie matérielle que l’on peut constater empiriquement et qui repose sur des bases matérielles.»

 

Nous y voila, la révolution, l’international, Marx va développer sur les bases de cette théorie matérialiste de l’histoire une analyse très précise du déploiement historique. «L’histoire de toute société jusqu’à nos jours, c’est l’histoire de la lutte des classes.» Cette phrase plus que célèbre est celle par laquelle s’inaugure Le manifeste du parti communiste. Oui la lecture historiques des modes de production à travers l’histoire, la question de savoir comment nos idées ont émergées sur le terreau des rapports de production, ne va pas consister chez Marx dans la simple lecture statique d’une succession de représentation : « Les mutations économiques (développement de l’urbanisation, l’exode rural, …) qui accompagnent la Révolution industrielle vont bouleverser le paysage social ; l’apparition d’une catégorie nouvelle le « prolétariat[3] de fabrique » sera ressentie par les contemporains comme un phénomène majeur de cette époque comme en témoigne le Rapport Villermé en France. Ce rapport publié en 1840 par le Docteur Villermé évoque la condition misérable des ouvriers du textile et en particulier les abus du travail des enfants. Il fut à l’origine d’une loi sociale en 1861 qui limite le travail des enfants dans l’industrie. Loi qui sera d’ailleurs guère respectée. Le libéralisme de l’époque laisse désormais face à face salariés et employeurs ce qui génère des conditions de travail effroyables et des conflits sporadiques mais violemment réprimés. C’est dans ce contexte que Karl Marx élabore une pensée qui met le conflit au centre du changement social à travers les contradictions internes du capitalisme et surtout le rôle centrale donné à la lutte des classes». La grille de lecture historique que Marx va mettre en oeuvre va tourner autour de la question de la lutte des classe[4]. En gros, l’histoire commune aux différents mode de production c’est que chacun d’eux produit une classe dominée et une classe dominante. La classe dominée ne possède que sa force de travail, tandis que la classe dominante possède les moyens de production. La classe dominante, domine donc économiquement mais elle domine également intellectuellement par le biais de la religion, et politiquement par le biais de l’Etat. Cela est par exemple flagrant pour la période médiévale ou le rapport de domination économique qui s’instaure entre le paysan et son seigneur est en même temps un rapport de domination politique, militaire puisque le seigneur est en quelque sorte bien plus qu’un patron mais un être supérieur. C’est la force de la philosophie de Marx de montrer que la dimension économique n’est pas dissociable de la dimension sociale, politique ou religieuse. Que va t-il se passer alors au XIX siècle ? Le mode d’ancien régime va laisser place à un nouveau mode de production inédit : le capitalisme. Le capitalisme est fondé sur une logique économique qui vise à accroitre pour ceux qui possède les moyens de production, le profit. ce faisant la classe bourgeoise, celle qui possède les moyens de production va de fait exploiter la classe prolétaire qui ne possède que sa force de travail. Pour Marx la grande invention du capitalisme est la forme salariée du travail, qui met en apparence d’égal à égale l’employeur et le salarié mais qui en réalité contient la ressource d’une exploitation nouvelle et invisible. L’analyse de Marx porte sur ce qu’il appelle le surtravail, la partie de la journée de travail qui n’est pas rémunérée, où le travailleur travaille «gratuitement» pour son employeur ce qui permet à ce dernier de dégager une plus value. La force du capitalisme est de dissimuler le rapport d’exploitation sous une forme apparemment juste qu’est le contrat de travail là où les anciens modes de production rendait visible l’exploitation et la domination sous la forme de l’esclavage ou de la servitude.

 

Moralité : 1) L’histoire ne se déploie pas de façon aléatoire : la lutte des classes est le moteur de l’histoire. L’histoire humaine est bien l’histoire d’un conflit entre des classes qui n’occupent pas la même place dans le mode de production et dont les intérêts divergent. La société tend à la bipolarisation. 2) L’histoire va dans une certaine direction. Le capitalisme est fait pour s’effondrer lui même car il possède des contradictions internes. La recherche du profit comprime l’utilisation du travail vivant (en remplaçant un ouvrier par une machine par exemple) mais le travail vivant est à lui seul la source du profit (surtravail et plus value). Il est donc nécessaire que le capitalisme tarisse de lui même la source de l’augmentation des profits qu’il recherche lui même. (attention, le capitalistes n’est pas forcément cet être méchant qui veut opprimer le peuple, l’analyse de Marx se situe sur le plan du système qui, à la manière des phénomènes naturels sont régis par des lois de la nature, est régi par les lois économiques et sociales // L’idée d’un capitalisme moral à la mode en ce moment ferait bien rire Marx). Il y a donc une sorte fin de l’histoire de la lutte des classes qu’anticipe Marx sans tomber dans la prédiction. Par les luttes sociales, la classe ouvrière apprend à prendre conscience d’elle même et de ses propres intérêt. La lutte entre les classes aura tendance à ne plus être invisible ou secrète. Les lois de l’histoire deviendront pleinement connue par le prolétariat qui pourra mettre fin à la lutte des classes en s’accaparant les modes de production. C’est ce que l’on peut appeler le communisme : «Dans l’analyse marxiste, le capitalisme doit donc disparaître et laisser la place, pendant un période transitoire, à une dictature du prolétariat pour enfin aboutir au communisme : une forme de société sans classe !»

[1] Mode de production : chaque société peut se caractériser à un moment donné de son histoire par son mode de production qui n’est autre que la combinaison des forces productives et des rapports de production.

[2] Rapports (sociaux) de production : c’est l’ensemble des relations sociales qui vont s’établir entre les hommes dans le cadre de cette activité productive. Dans l’analyse de Marx, les rapports de production correspondent plus particulièrement aux rapports de propriété des moyens de production (machines, usines etc.)

[3] Prolétarisation. Le phénomène de prolétarisation désigne la réduction des travailleurs indépendants (artisans, petits commerçants) à la condition de travailleurs salariés. Les prolétaires dépendent désormais d’une autre personne pour obtenir rémunération de leur travail. Le prolétariat désigne la situation des personnes qui sont exploitées par les entrepreneurs capitalistes.

[4] Une classe sociale est définie par sa place dans les rapports de production. Ce critère permet de définir la classe « en soi ».

            Une classe sociale est aussi définie par la conscience de classe. Cela signifie que des individus doivent avoir le sentiment d’appartenir à un groupe ayant des intérêts communs.

            Une classe sociale entretient des rapports conflictuels avec d’autres classes. Ainsi, dans le mode de production capitaliste, les prolétaires qui ne possèdent que leur force de travail et les bourgeois qui possèdent les moyens de production sont en lutte : Cette lutte existe parce que leurs intérêts divergent : ils se disputent la richesse créée.