Platon / Croire à ce que l’on sait ne pas être vrai / Allégorie de la caverne.

Peut-on croire à ce que l’on sait ne pas être vrai ?

Cette question a tout le caractère d’une question absurde. En effet, si je sais qu’une chose est fausse peut être que je peux continuer à avoir envie d’y croire, mais en aucun cas je ne peux vraiment croire à ce que je sais être faux. Prenons l’exemple banal du père Noël. Effectivement un adulte peut toujours continuer à y croire, mais sa croyance sera d’abord de la nostalgie, et c’est peut être d’ailleurs que celui-ci donnera à ses enfants envie d’y croire. Dans le meilleur des cas, ce que l’on appelle croire à ce que je sais être faux s’appelle le rêve enfantin, dans le pire des cas c’est ce que l’on appelle la mauvaise foi. La mauvaise foi c’est bien persister par orgueil ou autre chose à ce qui est faux. Cette question appelle donc une réponse évidente et sans appel.

Néanmoins, suffit-il de savoir pour cesser de croire ? On constate que la première réponse appelle comme étant évident que la connaissance éclaire l’ignorance, comme si l’ignorance était un vide ne pouvant faire autrement que de se combler au moment de rentrer en contact avec l’air. Nous présupposons que les lumières de la raison chassent les ténèbres de l’ignorance. Or n’avons nous pas des raisons de douter d’une telle équation ? S’il suffisait de savoir pour arrêter de croire, pourquoi est ce que je n’arrête pas de fumer ? Pourquoi est-ce que quelqu’un de raciste continue à croire à l’existence de races humaines alors que nous savons scientifiquement qu’il n’y en a pas ? Pourquoi est ce que je continue de croire que la vitesse de chute d’un corps dépend de sa masse? Il faut bien admettre à partir de ceci que la croyance n’est pas seulement un manque qui demanderait à être comblé. La contradiction réside donc en ceci. D’un coté il est légitime de dire que l’on ne peut pas croire à quelque chose que l’on sait être vrai. La connaissance brise en effet un pouvoir d’adhésion de la croyance. Je peux continuer à croire au père Noël mais sans plus vraiment y croire. De l’autre coté, même quand je suis éclairé et que mes anciennes croyances se dissipent, il faut bien admettre que quelque chose subsiste et ne se laisse pas abattre aussi facilement. La mauvaise foi en est le meilleur exemple. Ce sujet nous invite donc à réfléchir sur la nature de la croyance, et au fait que la certitude soit souvent plus puissante que la connaissance.

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I) pourquoi la vérité doit avoir la pouvoir d’abolir la croyance.

L’idée de croyance est une idée complexe. Quand je crois à quelque chose cela signifie que je donne mon assentiment à un énoncé sans forcément en avoir de preuve. Quand un professeur dit à un élève “ je crois qu’il me dit la vérité, il a effectivement oublié son devoir” il donne du crédit à un énoncé qui pourrait tout à fait ne pas correspondre à la réalité. En ce sens la croyance est une certitude qui n’a comme fondement qu’une adhésion subjective tandis qu’une connaissance est une conviction qui a comme fondement une adhésion objective. Si je suis convaincu que la vitesse de chute d’un corps ne dépend pas de sa masse c’est que je peux en faire l’expérience et donc par là le vérifier. Dès lors, un croyance fausse devrait laisser place à une connaissance vraie, car ce qui permet de passer de l’une à l’autre c’est ce que l’on appelle la preuve. Cela permet d’écarter un type de croyance très particulière que l’on appellera la foi. En effet, la foi ne demande pas de preuve ou en tout cas n’en a pas besoin. Ce qui m’importe c’est cette vérité du coeur et non cette vérité de raison, comme pourrait l’exprimer Pascal. Nous délimiterons donc notre sujet à la question du préjugé.

Comment expliquer que la vérité soit capable de se substituer à l’ignorance ou du moins au préjugé ? Nous pouvons sur ce point nous appuyer sur le mythe de la caverne tiré de La République de Platon. Ce mythe commence par une mise en situation pour “avoir une idée de la nature de l’homme par rapport à l’éducation et au manque d’éducation”. Des prisonniers sont enchaînés au fond d’une caverne. Ils ne peuvent pas bouger leurs membres, et leur tête est tenue de telle sorte qu’ils ne peuvent ni bouger ni regarder ailleurs que sur la parois du fond de la caverne. Ils sont plongés dans cette caverne depuis leur plus petite enfance et n’ont aucune idée de ce que peut représenter l’extérieur de la caverne. Ils prennent pour vrai ce qu’ils voient depuis toujours.

Maintenant explique Socrate à Glaucon, imagine que l’on tire un prisonnier de cette caverne , qu’on le porte à l’extérieur et qu’on lui donne enfin à voir l’extérieur, c’est-à-dire la réalité elle-même. Comment cela se passera-t-il ? Socrate explique premièrement qu’il faudra tirer de force ce prisonnier car, dans un premier temps, il refusera de sortir du lieu dans lequel il a toujours vécu. Dans un second temps, il est clair que ce prisonnier se plaindra et qu’il faudra le traîner. Le sentier par lequel on arrive à l’extérieur se fera dans les gémissements et dans les plaintes contre le mal qu’on lui fait. Dans un troisième temps, dehors, il aura du mal à apercevoir ce qui est à l’extérieur. Il devra attendre la nuit pour regarder les choses dans des reflets, ensuite il pourra les regarder directement de nuit, puis il pourra observer la lune puis enfin le soleil.

Ce mythe nous intéresse parce qu’il parle du passage de l’ignorance à la vérité. Le monde de la caverne représente le monde des ombres, c’est-à-dire le monde du devenir, le monde sensible. C’est le premier grand segment de l’image de la ligne que Platon délivre précédemment dans le même texte. Ce monde correspond autant à un genre de réalité (les copies) qu’à un mode de savoir (l’opinion). C’est pour Platon le monde de la croyance. Le monde extérieur correspond en partie au deuxième grand segment de la ligne, c’est-à-dire le monde sensible, le monde des Idées formes. La réalité qui correspond à ce segment s’appelle les Idées-Formes, le mode de connaissance qui lui correspond est soit celui des mathématiques, soit la philosophie.

Revenons à notre propos : pourquoi est-il impossible de continuer à croire ce que l’on sait être faux ? Parce que le faux n’est qu’une pâle copie du vrai. La croyance est la parodie de la vérité. Le faux et le vrai ne sont pas d’une nature si différente que cela. L’opinion est une connaissance sentie, imparfaite, mutilée. L’opinion emprunte au savoir ces caractères extérieurs, l’opinion est l’objet en série, mal fait, mal façonné, construit sur le modèle idéel et idéal de l’Idée-Forme. En ce sens l’opinion et les Idées-Formes ne se distinguent pas sur le modèle du vrai et du faux. Une opinion peut être droite c’est-à-dire qu’elle peut être vraie. Mais comme elle n’est que la copie imparfaite de la vérité, elle est fragile, précaire et peut s’envoler aussi facilement que les statues de Dédale. Quand je découvre la vérité, comme lorsque le prisonnier libéré découvre que le soleil fait croître la réalité, je ne peux plus revenir à cette connaissance mutilée. La connaissance est une prise de conscience avant d’être une simple augmentation quantitative de savoir ( cf. la définition de la sagesse d’Agathon dans le début du Banquet et la moquerie de Socrate à propos de cette conception) . Cette prise de conscience est irréversible, je ne peux plus revenir en arrière, voilà pourquoi dans un premier temps nous répondrons qu’il n’est pas possible de continuer à croire à ce que je sais être faux.

Mais si nous pouvons être d’accord pour parler d’une force de la vérité, il faut également pouvoir parler d’une force de l’opinion. Or n’est-ce pas une force d’une nature suffisamment résistante pour affaiblir ainsi les lumières de la vérité ?

II) Pourquoi la croyance a t-elle le pouvoir de résister à la vérité?

Poursuivons notre analyse de Platon et du mythe de la caverne. Il est vrai que le prisonnier va vouloir revenir dans le fond de la caverne. Il est vrai également, aussi, que les prisonniers ne voudront pas entendre ce que ce prisonnier revenu voudra leur dire. On peut donc étudier deux moments de ce mythe qui vont dans le sens d’une force de la croyance capable de résister à la vérité. Premier moment, la sortie de la caverne, deuxième moment, le retour dans la caverne.

Premièrement, Platon nous explique que le passage d’un monde à l’autre est difficile. Le prisonnier a du mal à habituer ses yeux, il n’accepte pas l’idée qu’on le délivre de ses anciens liens et donc de ses anciennes opinions. La croyance est bien ancrée et ce pour une raison simple, c’est toujours ce que j’ai pu voir. Pourquoi n’y croirai-je plus ? Il faut donc un acte de violence nécessaire, car j’aurai du mal à accepter l’idée que ce que je voyais jusqu’alors étais faux, tout comme Néo dans le personnage de Matrix a du mal à avaler la pilule (sans jeu de mot) qui lui donnera accès au réel. Le seul moment d’incertitude est cet entre-deux où l’on quitte le monde de l’opinion sans être tout à fait dans le monde de la connaissance. Nous pouvons ainsi corriger le sujet, il ne suffit pas seulement de se laisser entendre dire que ce que je sais est faux, il faut encore en avoir conscience soi-même, sans quoi le préjugé n’est pas déracinable. Le prisonnier reste prisonnier de ses opinions tant qu’il ne parvient pas à accéder à la vérité. Ce moment est un moment de crise, mes anciennes croyances s’effondrent mais subsistent, la vérité ne fait pas encore jour : “je te demande ce qu’il pourra dire si quelqu’un vient lui déclarer que jusqu’alors il n’a vu que des fantômes (…) si enfin lui montrant chaque objet à mesure qu’il passe, on l’oblige à force de question, à dire ce que c’est ; ne penses tu pas qu’il sera fort embarrassé”. Les objets qu’on lui montre ne sont que les objets causes des ombres dont nous parlions tout à l’heure, et dont nous réservons nos analyses sur ce passage pour la troisième partie. Mais bien que n’ayant pas encore contact avec les véritables objets, la croyance précédente persiste, et ce n’est que dans la force et la répétition que le prisonnier concèdera voir quelque chose de plus réel. On peut, peut être, parler ici de l’habitude de la répétition. L’Esprit humain ne cherche peut-être pas davantage ce qui est vrai mais davantage ce qui est commode pour lui. Même pour le naturel philosophe, la conversion à la philosophie est extrêmement douloureuse et va d’abord se manifester par un refus.

Ce passage nous pouvons le mettre en parallèle avec la descente dans la caverne. Cette redécouverte du philosophe avec ses anciens compagnons va mal se passer. Platon explique dans le texte que les prisonniers avaient une sorte de jeu entre eux qui consistait à déterminer quel est l’ordre de succession des ombres. Ainsi dit Socrate, certains sont plus habiles que d’autres dans la prévision, et passent pour plus savant. Nous lecteurs du mythe, connaissant l’existence du monde extérieur nous savons que ce savoir n’en est pas un. Mais aux yeux des prisonniers ces “savants” passent effectivement pour tels. Ici on voit alors poindre une nouvelle raison qui explique la force de la croyance. Le prisonnier va descendre et va discuter avec les prisonniers prétendant leur faire découvrir la vérité. Ces prisonniers vont demander au philosophe si celui-ci, prétendant à la sagesse, est capable de discerner et de prévoir l’ordre de succession de ces ombres. Mais le philosophe ne pourra pas y parvenir car son regard, sa raison n’est plus habituée à distinguer entre ces apparences de réalité : “ne diront-ils pas que pour être monté là-haut, il a perdu la vue ; que ce n’est pas la peine d’essayer de sortir du lieu où ils sont, et que si quelqu’un s’avise de vouloir les en tirer et les conduire en haut, il faut le saisir et le tuer”. Comment ne pas penser ici au personnage de Socrate qui fut lui aussi tué par la cité d’Athènes. Tout d’abord le philosophe ne parle pas comme les autres et suscite le découragement voire la haine. Mais il ne parle pas le langage de la croyance. Son langage pose un problème. Il échappe à l’opinion. Le langage de l’opinion est au langage de la vérité ce que le “jeu des ombres” est à la connaissance de la réalité modèle de toute chose. Il y a deux ordres du discours qui sont incommensurables. Platon pose un problème qui débouche presque sur une tragédie. Rompre avec la démagogie en utilisant un autre discours que la démagogie n’est pas possible, pourtant le philosophe est incapable de revenir à ce discours démagogique. Ce n’est pas que la persuasion soit plus forte que la conviction, c’est qu’elle ne parle pas de la même chose. Dès lors on comprend pourquoi la croyance résiste à la vérité, elles ne sont pas à placer sur le même plan et la vérité ignore les objets de l’opinion car pour elle, dès le départ, le problème est mal posé. Le philosophe est donc voué à une sorte d’échec et à faire comme Platon le préconise : une refondation complète de la cité. On voit ici que la question de la démocratie que Platon pense être irrémédiablement une démagogie.

Nous avons montré dans un premier temps que la vérité écrasait la croyance. Mais nous avons vu dans un second temps qu’il n’est pas si facile de remplacer l’opinion par la vérité car l’opinion a un règne : la démagogie, et que le démagogie ne peut pas débattre à cause de sa nature même avec la philosophie. Mais il demeure comme nous venons de le voir que cette démagogie à des auteurs, et que certains individus pressentent ce que pourrait être la vérité tout en continuant à persévérer dans l’opinion. Les marionnettistes nous posent un vrai problème car eux font vraiment le choix de croire à ce qu’ils savent ne pas être vrai.

III / Le choix de continuer à croire à ce que je sais ne pas être vrai.

Il y a deux types de personnages qui nous intéressent particulièrement dans ce mythe. Les premiers sont ceux qui passent pour être savant, les seconds sont ceux qui manipulent les marionnettes et sont causes des ombres que les prisonniers voient passer.

Il y a donc les pseudo-savants, ceux qui mieux que quiconque sont capables de discerner l’ordre de passage des différentes ombres. Ceux-là, ce n’est pas la peine de le préciser, ne possèdent qu’un semblant de savoir. On comprend que ceux-ci puissent être les acteurs du dénigrement du philosophe revenu du monde extérieur. En effet, pour eux-même le philosophe est une menace au pouvoir qu’ils exercent sur les autres. Cette menace est relative car nous l’avons expliqué les prisonniers sont de toute manière peu enclins à écouter le philosophe redescendu dans la caverne. Mais nous pouvons supposer qu’ils ont tout intérêt à faire taire le philosophe car celui-ci peut être une source de doute. L’explication est simple et rationnelle : ces personnes sont d’abord attirées par le pouvoir avant d’être attirée par la connaissance, ils sont, si l’on peut dire, savants avant d’être sages. En effet, si vraiment ils étaient des sages, ils seraient capables de remettre en doute leur propre connaissance pour tenter d’écouter ce qui pourrait s’avérer être le discours véritable prononcé dans la bouche du philosophe. Comment ne pas reconnaître en eux la figure des sophistes ? Les sophistes sont, d’après Platon, des personnages intéressés par le savoir pour le pouvoir qu’il procure. Ils ne sont pas intéressés en premier lieu par la vérité. En ce sens le sophisme, c’est-à-dire le raisonnement fallacieux qui a les apparences de la vérité, n’est pas moins mauvais qu’une démonstration qui repose sur des arguments solides. La question de la vérité n’est donc pas dissociable pour Platon de la question politique. Le sophiste exerce une sorte de tyrannie sur les esprits et l’on comprend pourquoi il ne veut pas remettre sa croyance pour la substituer à la vérité.

Mais il y a encore un deuxième type de personnages dont nous n’avons pas encore parlé. Ce sont les charlatans. Les ombres que contemplent les prisonniers ne sont pas les ombres créés par le soleil, mais par une seconde source lumineuse, bien inférieure : le feu : “la lumière leur vient d’un feu allumé à une certaine distance en haut derrière eux. Entre ce feu et les captifs s’élève un chemin, le long duquel imagine un petit mur semblable à ces cloisons que les charlatans mettent entre eux et les spectateurs, et au-dessus desquelles apparaissent les merveilles qu’ils montrent”. Mais qui sont ces charlatans ? On peut penser qu’il s’agit des sophistes, et en ce sens on rejoint la première analyse que nous avons faite. Mais il y a, peut être, une seconde explication à fournir : la misologie. Platon explique ainsi l’origine de la misologie par l’incompétence. C’est dire que, selon lui, le parler vrai nécessite un apprentissage et que sans une formation préalable, la pensée est vouée à errer de contradiction en contradiction. C’est le problème du rapport entre la pensée et la rationalité calculante. La dialectique est contemplation, elle est intuition, en grec noesis. Mais le logos peut être également dianoia la raison calculante. Cette raison raisonne mais sans la finalité, sans l’horizon de la vérité. Ainsi je peux effectivement créer des raisonnements absurdes, où je peux ne chercher à démontrer que pour démontrer. Cet individu est un naturel philosophe, mais auquel il manque une véritable formation. Il sent le pouvoir de la raison à atteindre le vrai sans pouvoir y parvenir lui-même, et finit par se complaire dans des jeux rationnels sans rationalité. « Ayant admis un raisonnement comme vrai sans s’y connaître en raisonnement, un peu plus tard, on le juge faux (…) on refuse d’en découvrir la cause chez soi-même et dans sa propre incompétence et finalement on trouve agréable d’en rejeter loin de soi la responsabilité, en l’attribuant aux raisonnements » Sophiste. Je peux donc continuer à croire à ce que je ne sais pas être vrai, par souffrance. Je suis alors un philosophe mutilé, et ne pouvant trouver les essences, je vais me plaire à raisonner pour prouver l’impuissance de la raison. Le misologue sent la puissance de la raison sans parvenir à l’actualiser.