Platon / Gorgias / Calliclès

Gorgias vs La philosophie.

Cet extrait est tiré d’un dialogue écrit par Platon, intitulé Gorgias. Le titre de ce dialogue est le nom d’un grand Sophiste : Gorgias, maître de rhétorique de grande renommée. Dans ce dialogue, Socrate successivement va s’adresser à trois interlocuteurs, Gorgias lui-même, Pollos, et enfin Calliclès. Le point de départ du dialogue est de savoir si Gorgias est bien spécialiste de quelque chose, affirmant lui même être un maître de la rhétorique. Socrate entend mais ne comprend pas. La rhétorique étant pour lui un outil pour dire quelque chose, non une finalité en elle même. On peut bien savoir présenter une démonstration de mathématiques, de philosophie, de politique, il n’en demeure pas moins que la rhétorique n’est pas une discipline en soi, mais seulement un outil pour toutes les autres. Etre maître de rhétorique ne signifie donc rien pour Socrate. Devant l’embarras Gorgias, incapable de répondre aux questions de Socrate, Pollos intervient de façon violente, choqué que Gorgias puisse être ainsi mis en accusation, puis enfin Calliclès, lâche alors une attaque en règle contre la prétendue sagesse de Socrate.

Le Texte :

La philosophie, oui bien sur, Socrate est une chose charmante, à condition de s’y attacher modérément, quand on est jeune ; mais si on passe plus de temps qu’il ne faut à philosopher, c’est une ruine pour l’homme. Aussi doué qu’on soit, si on continue à faire de la philosophie, alors qu’on a passé l’âge, on devient obligatoirement ignorant de tout ce que l’on doit connaître pour être un homme de bien, un homme bien vu. Pourquoi ? parce-que petit à petit on devient ignorant des lois en vigueur dans sa propre cité, on ne connaît plus les formules dont les hommes doivent se servir pour traiter entre eux et pouvoir conclure des affaires privées et des contrats publics, on n’a plus l’expérience des plaisirs et passions humaines, enfin, pour le dire en un mot, on ne sait plus du tout ce que sont les façons de vivre des hommes. Et s’il arrive qu’on soit impliqué dans une affaire privée ou publiques, on s’ y rend ridicules a leur tour. […]

Faire de la philosophie c’est un bien dès qu’il s’agit de s y former ; oui philosopher, quand on est adolescent, ce n’est pas une vilaine chose, mais quand un homme, déjà assez avancé en age, en est encore à philosopher, cela devient, Socrate, une chose ridicule. Aussi quand je me trouve, Socrate, en face d’hommes qui philosophaillent, j’éprouve exactement le même sentiment qu’en face de gens qui baillent et qui s’expriment comme des enfants. Oui, quand je vois un enfant, qui encore l’age de parler comme cela, en baillant avec une petite voix, cela me fait plaisir, c’est charmant, on y reconnaît l’enfant d’un homme libre, car cette façon de parler convient parfaitement à son age. En revanche, quand j’entends un petit enfant s’exprimer avec netteté, je trouve cela choquant, c’est une façon de parler qui fait mal aux oreilles et qui pour moi est la marque d’une condition d’esclave. De même, si j’entends une homme qui baille et si je le vois jouer comme un enfant, c’est ridicule, c’est indigne d’un homme et cela mérite des coups.

Or, c’est exactement la même chose que j’éprouve en face de gens qui philosophaillent. […] si c’est un homme d’un certain âge que je vois en train de faire de la philosophie, un homme qui n’arrive pas a s’en débarrasser, a mon avis Socrate, cet homme la ne mérite que des coups. C’est ce que je disais tout à l’heure, cet homme aussi doué soit il, ne pourra jamais être autre chose qu’un sous homme, qui cherche à fuir le centre de la cité, la place des débats publics[…]. Cet homme s’en trouvera écarté pour le reste de sa vie, une vie qu’il passera à chuchoter dans son coin avec trois ou quatre jeunes gens, sans jamais proférer la moindre parole, décisive efficace.

 Platon / Gorgias.

Le corrigé.

Cet extrait est tiré de Gorgias un dialogue de Platon. Dans cet extrait, Calliclès a la parole, et c’est à une diatribe contre la philosophie que nous allons assister. Il est intéressant donc de voir dans ce passage que Platon laisse ses adversaires intellectuels s’exprimer et qu’ainsi le philosophe nous présente les arguments de la sophistique contre la philosophie.

Le thème de ce texte est donc la question suivante : « à quoi bon la philosophie ? » Entendons par là, que même aujourd’hui, il existe une accusation courante contre les philosophes : ils ne servent à rien, ils posent des questions auxquelles on n’a pas de réponses, et se complaisent dans le ciel des Idées au lieu de s’intéresser aux choses utiles de la vie. Voilà quelle est en effet la thèse de Calliclès. Or c’est bien ici d’un débat de la plus haute importance dont il est question : Doit-on chercher dans sa vie à poursuivre la vérité, se plaire, dans une quête des connaissances pour apprendre à mieux vivre comme le propose Socrate, ou bien doit-on d’abord chercher à être efficace, à produire de le richesse, à faire des choses utiles dans la vie. On peut être en effet un très bon commercial, banquier, chef d’entreprise, professeur sans jamais se poser finalement la question : qu’est ce qui est vrai dans ce monde qu’est ce que je peux en connaître. Finalement on pourrait dire que Calliclès évacue la question épistémologique ou métaphysique au profit d’une thèse qui affirme que n’est vrai que ce qui est efficace.

Calliclès va donc étayer sa thèse en montrant premièrement que la philosophie qui est censée nous faire connaître notre propre nature nous déshumanise. Deuxièment, il montre que la philosophie a cependant une utilité, celle d’être un jeu pour les enfants. Troisièmement, face au modèle de vie proposé par Socrate, Calliclès propose un mode de vie radicalement différent.

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Calliclès va dans un premier temps, réfuter la philosophie par rapport au but qu’elle se propose. Par philosophie, Calliclès entend bien celle de Socrate.

On peut dire que Calliclès ne manque pas d’humour dans ce texte. Il ne cesse de renverser les rapports que la philosophie entretient avec les buts que Socrate lui propose. Dans L’Apologie de Socrate, Platon, par la bouche de son maître nous avait expliqué que le but de la philosophie était de nous inviter à connaître notre propre sagesse, ou plutôt ses limites. En effet, devant les athéniens, et suite à sa réflexion autour de l’anecdote rapportée sur l’oracle de Delphes, Socrate nous explique que ce qui fait de lui l’homme le plus sage c’est justement qu’il ne sait rien. Cette absence de savoir fait justement sa sagesse, car ne sachant rien il refuse de prétendre savoir. Nous savons que cette ignorance qui se sait constitue une première connaissance, celle de sa propre ignorance. Calliclès renverse se rapport en affirmant au contraire que la philosophie conduit à l’ignorance, une ignorance qui est en fait strictement inutile : « Aussi doué qu’on soit, si on continue à faire de la philosophie, alors qu’on a passé l’âge, on devient obligatoirement ignorant de tout ce que l’on doit connaître pour être un homme de bien, un homme bien vu ». Il n’y a la aucune contradiction car en fait Calliclès déplace le problème. La philosophie est inutile non pas parce qu’elle échoue à atteindre cette exigence de vérité qu’elle se donne comme but et qui consiste à s’affranchir de ses croyances, non, elle échoue parce que le but lui même qu’elle propose est en fait nul et non avenu.

La philosophie en effet rend ignorant : « des lois en vigueur dans sa propre cité », « des formules dont les hommes doivent se servir pour traiter entre eux et pouvoir conclure des affaires privées et des contrats publics », « des plaisirs et passions humaines ». La philosophie rend inapte à la vie sociale et politique. Qu’est ce que Calliclès propose en creux. Il propose l’idée que chercher la Vérité ultime, la vérité au delà du monde sensible, est une chose très belle, mais c’est une chose qui conduirait la vie de la cité à un échec impitoyable. Nous avons besoin dans une société d’économistes, de juristes, de chefs d’entreprises, de physiciens, de professeur, d’infirmiers ou de médecins, mais nous n’avons pas besoin de philosophes. Comme cela se passe dans Hippias, Socrate a bien raison de se demander qu’elle est l’essence de la beauté, du beau, qu’elle en est la nature métaphysique, certes, mais cela sert à quoi ? Finalement on peut dire que Calliclès rend raison à Hippias, qui a bien raison de répondre à Socrate à travers des exemples, car la question « qu’est ce que le beau » qui est le modèle même de la question philosophique est une question sans aucun intérêt pour un styliste qui travaille dans la mode. En revanche feuilleter des catalogues, avoir sous les yeux des exemples de la beauté, voilà ce qui sera utile pour son véritable métier.

La conclusion de Calliclès est donc un scandale pour Platon, la philosophie qui doit répondre à la question du « connais-toi toi-même » ne fait que nous éloigner de la vraie question de notre nature. Nous sommes des êtres sociaux, politiques, pas métaphysiques. Bref en suivant la philosophie on s’éloigne de ce qui fait vivre une société, on oublie nos passions humaines, on oublie les choses utiles à la vie, et on se complait dans des hauteurs solitaires.

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Calliclès opère donc une opposition radicale entre les valeurs sociales et les valeurs philosophiques en montrant qu’elles ne nous rapprochent pas de notre nature mais bien au contraire nous en éloigne. Calliclès poursuit sa radicale critique en montrant néanmoins que la philosophie a quand même une certaine utilité, celle d’être un divertissement pour les adolescents. La seule utilité de la philosophie serait donc d’être inutile, un loisir, un jouet, un nounours.

« Faire de la philosophie c’est un bien » On pouvait commencer à en douter. Evidemment derrière le compliment, Calliclès offre un nouvel argument destructeur contre la philosophie. En effet, il arrive un âge, où se former est une bonne chose. De la même façon que la logique qui ne nous apprend rien du monde puisqu’elle n’est que l’expression des règles de la raison, qui ensuite nous servent à analyser le monde, la philosophie est un jeu utile pour les adolescents : Calliclès dira qu’ils « philosophaillent ». Elle permet de manier des abstractions, elle nous forme à construire des discours comme des jeux abstraits. Finalement Calliclès a une conception de la philosophie telle qu’elle est pratiquée dans les colles des classes préparatoires aux écoles de commerce : un jeu rhétorique. Pendant ces colles, les étudiants doivent apprendre à argumenter en faveur de thèses indéfendables : « Démontrez que la neige est noire ». Par ce jeu de construction on en arrive à essayer de défendre des thèses qu’on sait être absurdes. On en devient capable alors de défendre tout et son contraire. Oui donc, pour Calliclès, la philosophie est utile, en tant que les débats, les discussions, les dissertations qu’elle propose servent la sophistique, la rhétorique.

La rhétorique est donc un jeu plaisant : « quand je vois un enfant, qui encore l’âge de parler comme cela, en baillant avec une petite voix, cela me fait plaisir, c’est charmant, on y reconnaît l’enfant d’un homme libre, car cette façon de parler convient parfaitement à son âge». En revanche : « si j’entends une homme qui baille et si je le vois jouer comme un enfant, c’est ridicule, c’est indigne d’un homme et cela mérite des coups ». Ceux qui « philosophaillent » en sont donc à un stade de formation peu avancé. Apprendre à colorier, mettre des gommettes pour faire un clown et faire de la philosophie. Clairement, derrière toute l’aura de Socrate, bien que la tradition en a fait le grand et premier penseur occidental, Socrate s’amuse à des choses infantiles. Il aurait mieux fait de s’attaquer sérieusement au problème de la classification des espèces, à la question de savoir quel doit être le rôle économique de FED, ou de gérer son entreprise pour la faire croître et prospérer. La philosophie est ici accusée d’immaturité intellectuelle, elle est sacrifiée sur l’autel de l’utilité au nom du Dieu : pragmatisme.

Calliclès propose donc une attaque en règle de la philosophie, car même son seul intérêt s’avère ne pas en être un. Quel est donc alors le modèle de vie que propose Calliclès ?

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Amour, passion, richesse, pourraient être les buts de la vie callicléenne. Au lieu de vouloir « battre » et frapper les philosophes on voit bien que Calliclès nous propose autre chose.

Le sophiste est celui qui vend son savoir aux jeunes citoyens athéniens. La rhétorique est une chose indispensable dans « les affaires privées ou publiques ». Que ce soit sa propre entreprise ou l’agora, savoir parler est la condition du succès. Aujourd’hui on peut même dire que c’est une clef : un chef de projet, un professeur, un directeur doit savoir présenter des objectifs et il doit savoir les moyens pour parvenir à ses fins. La réflexion métaphysique sur la nature de la justice est donc peut être de peu d’intérêt. Calliclès reproche aux philosophes du passé, (car ce qu’il dit s’adresse aussi à des Pythagore, des Thalès etc.) et à Socrate de ne pas s’intéresser à la vie telle qu’elle existe. On voit bien en effet, dans La République de Platon, dans la fameuse Allégorie de la caverne, que Platon a tendance à renvoyer au monde des ombres ce qu’il appelle le monde sensible, et à faire du monde intelligible, le véritable monde, le monde des Idées. Platon à tendance à faire des disciplines « techniques » : l’économie, les affaires, les différentes professions artisanales (la production) des disciplines serviles qui ne réfléchissent que sur des moyens et jamais sur des fins. Il y a bien peut être chez Platon cette idée que la vérité est ailleurs. C’est oublier que Platon a mis les mains à la pate plusieurs fois dans sa vie, en travaillant notamment en Sicile à la construction concrète d’une constitution pour la cité de Syracuse. C’est oublier que s’il y a la dialectique ascendante, il y a aussi la dialectique descendante, celle qui fait du philosophe celui qui doit organiser la cité. Mais Calliclès n’a peut être pas tort de ce point de vue la : « cet homme aussi doué soit il, ne pourra jamais être autre chose qu’un sous homme, qui cherche à fuir le centre de la cité, la place des débats publics[…]. Cet homme s’en trouvera écarté pour le reste de sa vie, une vie qu’il passera à chuchoter dans son coin avec trois ou quatre jeunes gens, sans jamais proférer la moindre parole, décisive efficace ».

Oui, pour Calliclès la question est bien de vivre, de produire des richesses, d’orienter la cité vers de véritables fins. Calliclès en se confrontant à Platon pose donc cette question qui encore aujourd’hui est de la plus haute importance : en quoi un savoir théorique nous apprend t-il quelque chose, justement parce qu’il est théorique. Calliclès incarne bien, déjà à cette époque, ce que l’on appelle le pragmatisme : n’est vrai que ce qui est utile. Ce pragmatisme est donc le fondement de cette condamnation de la philosophie comme loisir, inaction, inefficacité. Seulement, ce que peut-être Calliclès oublie, c’est que si le pragmatisme semble aller de soi (comment pourrait-on refuser de faire des choses utiles et comment pourrait-on poursuivre l’inutilité dans ses actions) il oublie qu’il faut encore être capable de définir ce que utile veut dire. Pourquoi produit-on des richesses, à quoi nous sert cette accumulation de bien et de service, à quoi sert d’être efficace, performant, dans un monde où l’homme se retrouve pressuré ou exploité ? Ces questions ne relèvent pas d’un simple pragmatisme mais d’une vraie réflexion philosophique sur le Bien, la justice. En ce sens Socrate n’a pas dit son dernier mot.