Platon / Les obstacles dans l’accès à la Vérité / Allégorie de la caverne.

Quels sont les obstacles dans l’accès à la vérité que l’on doit surmonter dans l’allégorie de la caverne ?

Etre dans le vrai et vouloir l’être cela paraît si simple ! Pourtant dans cet extrait de la République de Platon, Socrate nous lance un avertissement : le devenir philosophe (puisqu’il est bien question de cela dans l’allégorie) relève d’une initiation bien difficile et pour le moins remplie d’obstacles. La préparation et l’accès à la philosophie a quelque chose de “yoda-esque”, comme le jeune Skywalker, cet apprentis risque d’avoir bien de la peine tant les obstacles sont nombreux et difficilement surmontables. Mais qu’est ce que au juste un obstacle ? Un obstacle c’est ce qui se tient devant moi et m’empêche d’avancer plus loin ou d’agir comme je le voudrais. Un obstacle peut être extérieure à moi (le tronc d’arbre posé par les bandits sur les rails de la voie ferrée dans un western par exemple) mais il peut être intérieur. C’est toute la force de Platon que de nous inviter à penser que l’accès vers la vérité ne dépend pas d’un simple “bon vouloir”. Il ne suffit pas de vouloir être philosophe pour le devenir. Les principaux obstacles ne sont en effet pas externes mais internes. Sans opérer une prise de conscience sur moi même je ne verrai pas le vrai. la philosophie est donc l’objet d’une conversion de l’âme, ce n’est pas un apprentissage où l’on passe du vide au plein (comme le suggère la conception de la pédagogie d’Agathon au début du banquet). Les obstacles ne relèvent donc pas d’une capacité d’intelligence, de mémoire, bref de facultés cognitives. Il faut se prédisposer radicalement à la philosophie le véritable obstacle est en soi même : s’arracher à l’opinion. Le problème pour Platon est de penser une rupture entre la croyance et la connaissance.

Le premier obstacle pourrait bien clore l’histoire définitivement. En effet les prisonniers du fond de la caverne sont là depuis leur naissance, confondant les ombres et la réalité, ils sont enchaînés et manipulés. Si l’on suit l’image du mythe, le problème fondamental pour les prisonniers n’est pas de se libérer mais de se connaître en tant prisonniers, c’est à dire de prendre conscience de leur situation. Or comment pourraient-ils percevoir leurs chaînes compte tenu du fait qu’ils ont toujours vécu avec ? L’obstacle est dont interne : comment se rendre compte de l’existence de ce avec quoi j’ai toujours vécu ? Imaginons qu’à certains moment de ma vie je me dise en me baladant dans la rue ou en regardant un oiseau chanter : “et si tout cela n’était pas vrai ?”. Pourquoi pas, mais de la à y croire véritablement il y a un pas que je ne franchirai pas sous peine de me retrouver dans des urgences psychiatriques. Néo, le personnage de Matrix des frères Wachowski (1999) n’a que l’intuition d’être dans la matrice, et la scène ou Morpheus le guide pour échapper aux agents est intéressante car Néo “marche” dans sa tentative d’évasion sur son lieu de travail pour échapper aux agents jusqu’au moment où Morpheus lui demande de passer par l’échafaudage extérieur au building. Là le sentiment de la réalité rattrape Néo qui fait marche arrière et se fait finalement attraper. le prisonnier dans la caverne n’a lui aussi aucune chance de douter en ce dont il a toujours eu la certitude. C’est la force de l’opinion que d’être plus vraisemblable que la vérité. Qu’elle soit vraie (opinion droite) ou fausse, elle est d’abord attachement subjectif.

Il faut donc un événement extérieur pour que le prisonnier se libère. Mais là encore dit Platon l’obstacle n’est pas aboli, la croyance demeure vivace. Quand bien même on contraint le prisonnier à regarder les marionnettes, le feu et le processus de fabrication des ombres qui constituaient jusqu’alors son seul horizon, le prisonnier continue de ne croire comme vrai que les ombres. Autre moment de l’allégorie qui montre la persistance de l’opinion, le moment où le prisonnier libéré veut croire possible de convaincre ses anciens camarades. Quel échec ! Socrate donne une vision assez pessimiste de l’Homme. Aucun n’a la curiosité d’essayer de donner du crédit aux paroles de celui qui peut être sera tué. L’opinion est un obstacle car je refuse de m’en détacher. Peut-on en vouloir à ces prisonniers ? Peut-être que non, en tant que lecteur nous avons le fin mot de l’histoire et nous savons à quel point ils ont tort, mais eux, mettons nous à leur place. Cela constitue un pari dans lequel il me semble y avoir plus à perdre qu’à gagner. La philosophie parait dès lors risible et ridicule, bonne pour les doux dingues ou les fous furieux.

La nature même de l’opinion, en tant qu’attachement subjectif et en tant que persuasion semble donc imperméable à l’argumentation et à la conviction de la Raison. Quand quelqu’un est persuadé, rien ne semble pouvoir le convaincre du contraire. Mais le pire reste à venir.

 

Le véritable obstacle tient peut être au pouvoir que donne l’opinion. Elle m’offre la science (savoir) sur un plateau d’argent. Rectifions immédiatement, il ne s’agit évidemment que d’une pseudo science (croire savoir). Récapitulons : nous avons le choix entre d’un coté une science hypothétique dont on n’a aucune idée puisque nous sommes depuis toujours au fond de la caverne et dont l’accès semble rempli de souffrance (voir l’ascension du prisonnier hors de la caverne) et d’un autre coté une pseudo science qui nous donne du pouvoir. Vaut-il mieux paraître savant facilement, ou être savant difficilement ? L’apparence à un pouvoir de séduction c’est incontestable. Premièrement chez les prisonniers eux-mêmes. Ceux qui sont habiles à deviner l’ordre de succession des ombres devraient renoncer aux honneurs que leur donnent les prisonniers moins habiles ? Deuxièmement les marionnettistes sont ceux qui sont peut être les plus étranges de cet étrange tableau. Libéré et pourtant dans la caverne. Pourquoi ne libèrent-ils pas les autres prisonniers comme essaie de le faire le prisonnier qui a eu accès à la réalité extérieure ? Sans doute qu’il y a une certaine réjouissance à profiter de l’ignorance des autres, peut être y a t-il une jouissance dans le fait de sentir le pouvoir que l’on exerce sur les autres. Amoureux du pouvoir mais pas de la vérité voila ce que sont les marionnettistes : fabulateurs, sophistes ou despotes. L’obstacle principal dans l’accès à la vérité n’est peut être pas la croyance, mais le désir de posséder la connaissance à cause du pouvoir qu’elle procure. Je refuse mon ignorance et à défaut d’accéder à la science véritable je m’enferme dans une science qui n’a de science que l’apparence. Science fantomatique certes, mais pouvoir bien réel. Socrate a eu le courage de reconnaître sa propre ignorance, il a eu la discipline de chercher la vérité sans jamais se complaire dans la paresse d’esprit qui consiste à confondre un discours élégant et vraisemblable avec un discours vrai et difficile d’accès. Leçon très moderne à méditer !

Abolir ses préjugés et ses opinions, renoncer aux pseudos savoirs voila quels pourraient être à partir de l’allégorie de la caverne les deux obstacles dans l’accès à la vérité. Passer de l’ignorance à la connaissance ce n’est donc pas seulement remplir son esprit de données mais se disposer à aller vers la vérité. La notion d’obstacle nous incite à penser que le meilleur rapport que l’on peut avoir vis à vis de la connaissance est moins un gavage intellectuel qu’une disposition pratique : la curiosité et l’étonnement. Etre capable de s’étonner et par là de partir en quête voila ce qui caractériserait pour Platon la philosophie. La souffrance que connaît le prisonnier libéré n’est donc pas un obstacle, c’est une nécessité. Mais d’après Platon, une telle démarche vaut vraiment le coup d’être vécue ou du moins recherchée.